Causses, Cévennes, Alpes, Pays niçois, Cantal... Les lignes régionales d'intérêt touristique, un capital ferroviaire inexploité
Les trois « grandes » régions d’Occitanie, de Provence-Alpes-Côte-d’Azur et d’Auvergne-Rhône-Alpes recèlent encore des lignes de chemin de fer d’un intérêt touristique remarquable. Il s’agit des lieux desservis, dont on connaît bien sûr l’attrait auprès des vacanciers, des randonneurs ou des amateurs de patrimoine, mais aussi de l’intérêt esthétique, géographique, historique du voyage qu’elles permettent. Le voyage en train est aussi, en lui-même, l’objet du déplacement. Ces lignes offrent des émotions fortes aux voyageurs et en ce sens constituent elles-mêmes des destinations, de véritables « monuments » dignes d’un parcours pour le parcours. Elles constituent des points forts du « tourisme ferroviaire », tellement développé et sophistiqué en Suisse, tellement sous-développé sur le réseau national français.
Malheureusement, mis à part trois d’entre elles – principalement le célèbre « Train jaune » Villefranche-Vernet-les-Bains – Latour-de-Carol dans les Pyrénées Orientales (62,56 km), Saint-Gervais - Vallorcine (36,615 km) en Haute-Savoie et Digne-Nice (151 km) entre Alpes-Maritimes et Alpes-de-Haute-Provence, ces qualités touristiques sont peu ou pas mises en valeur, que ce soit par l’autorité organisatrice régionale des TER ou par l’exploitant SNCF Voyageurs.
Nous n’évoquerons pas les chemins de fer exclusivement touristiques de ces trois régions (Tramway du Mont-Blanc, Montenvers, Panoramique des Dômes, Mastrou…). Le propos de cette étude est de souligner le potentiel d’attrait touristique propre à certaines lignes exploitées en régime général et son degré de soutien commercial.
Trois lignes bien valorisées
Les trois lignes précitées, toutes à voie métrique et les deux premières précocement électrifiées par troisième rail ce qui en fait des exceptions en Europe, ont reçu des matériels roulant adaptés à la contemplation des paysages traversés.
- Le « Train jaune » offre les paysages vertigineux de la haute vallée de la Têt au flanc du Canigou puis musarde sur le haut plateau de Cerdagne. Cette ligne, partie de 427 m à Villefranche, culmine à 1.592 m d’altitude à Bolquère-Eyne soit un exceptionnel dénivelé de 1.165 mètres en seulement 30 km de parcours. La haute vallée de l’Arve, les massifs du mont Blanc et du Brévent pour Saint-Gervais-Vallorcine, une ligne partie à 581 m d’altitude de Saint-Gervais pour atteindre, via Chamonix, l’altitude de 1.386 m au tunnel du col des Montets, soit un dénivelé de 805 m en 29,7 km. Soulignons la déclivité, exceptionnelle en simple adhérence (sans crémaillère ni câble de traction), de 90 ‰ entre Chedde et Servoz où la ligne gagne 213 m d’altitude en 4,08 km. La ligne Digne-Nice
Sur le « Train jaune », les matériels originels datant de 1908, les Z100, ont l’attrait de leur grand âge, ainsi que leurs populaires remorques à ciel ouvert datant de 1937. Tous ont été rénovés. Les deux modernes Z150 (Stadler, deux caisses et un truck central, année 2004), offrent le confort actuel tout en étant conçues pour privilégier la vue sur l’extérieur grâce à leurs larges baies vitrées. Le « Train jaune est en lui-même une attraction touristique majeure. La ligne est soutenue par une promotion régionale d’ampleur, avec en particulier un site dédié présentant l’historique de la ligne, son itinéraire, la géographie environnante, les sites desservis… (1)
- Sur Saint-Gervais-Vallorcine, les matériels roulants Z800 (Vevey-ADTranz-SLM, deux caisses, années 1996-1997) et Z850 (Stadler, trois caisses, années 2006-2008) sont remarquablement adaptés à la contemplation des paysages grâce à leur confort et à leurs vastes baies vitrées (toiture partiellement vitrée sur la caisse intermédiaire des Z850), outre leur capacité adaptée aux voyageurs chargés de bagages et de skis. Aucun site institutionnel n’est dédié à cette ligne mais un site indépendant (https://train-mont-blanc.fr) est intéressant. L’accompagnement touristique au long du temps de voyage (commentaires, cartes, dépliants) est à notre connaissance inexistant.
En gare de Nice des chemins de fer de Provence. La navette périurbaine (d.) côtoie la rame à long parcours dont les baies vitrées sont parfaitement adaptées à une offre touristique. ©RDS
- La ligne Digne-Nice, versée au domaine de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur et exploitée par la régie régionale CP (Chemins de fer de Provence) sous l’identité des TER régionaux « Zou », remonte la vallée du Var après avoir traversé en hauteur les vallons niçois, puis s’engage dans celle de ses affluents de montagne le Coulomp puis la Vaire. A partir d’Annot elle escalade le flanc de la montagne du Ruch (sommet à 2.100 m d’altitude) pour atteindre le tunnel de la Colle-Saint-Michel, long de 3.457 m, qui relie les bassins versants du Var et du Verdon et débouche sur la gare de Thorame-Haute. Entre Annot et cette dernière gare, la ligne passe de 703 m à 1.012 m d’altitude, gagnant ainsi 309 m en 17,35 km, dans des paysages vertigineux.
La dimension touristique de cette ligne (qui présente aussi un intérêt régional et périurbain marqué) est très activement soutenue par la région. La régie des CP publie régulièrement des vidéos sur les réseaux sociaux. Un accompagnement visuel touristique est proposé dans plusieurs gares, ainsi qu’une documentation. Et, bien sûr, cette dimension touristique est soulignée encore par le train à vapeur du GECP (Groupe d’étude pour les Chemins de fer de Provence), dénommé « Train des Pignes » qui circule sur une section haute de Puget-Théniers à Annot soit 19,8 km et un dénivelé de 296 m le long des hautes vallées du Var et du Coulomp. Ce train proprement touristique, qui circule dans le flux des circulations commerciales du CP, bénéficie d’un fort soutien promotionnel (https://www.traindespignes.fr) et associatif (https://www.gecp-asso.fr/notre-train).
Huit lignes à fort potentiel touristique devraient être valorisées
Nous avons retenu huit autres lignes du grand Sud-Est, toutes parcourues par des TER, qui présentent un intérêt touristique propre sans que cette qualité soit malheureusement mise en valeur nonobstant quelques tentatives déjà anciennes et sans suite. Ces lignes sont celles reliant :
- Béziers à Neussargues (277 km, point culminant : Aumont-Aubrac à 1.041 m d’altitude) dite ligne des Causses ou de l’Aubrac, profil tourmenté avec plusieurs points hauts et le franchissement de la Truyère par le viaduc de Garabit ;
- Nîmes à Clermont-Ferrand (303 km, point culminant : La Bastide-Saint-Laurent-les-Bains à 1.024 m d’altitude), dite ligne des Cévennes, avec en particulier passage des gorges de l'Allier inaccessibles par route et traversée des Cévennes orientales ;
- Arvant à Aurillac (105,7 km, point culminant : Le Lioran, 1.152 m d'altitude, dénivelé de 520 m sur 37 km entre Aurillac et le Lioran), tracée le long des vallées de l'Alagnon à l'est et de la Cère à l'ouest.
- Grenoble à Veynes (109,5 km, point culminant : Col de la Croix-Haute, 1.167 m d’altitude), dite ligne des Alpes, avec vue saisissantes sur la barrière orientale du Vercors, le Trièves, les massifs de l'Obiou et des Ecrins ;
- Valence à Briançon via Veynes (242 km, point culminant Briançon, 1.203 m d’altitude), le long de la vallée de la Drôme, avec franchissement du Claps ou saut de la Drôme ;
- Nice à Tende et Limone, (90 km, point culminant : col de Tende, 1.050 m d’altitude soit un dénivelé de 1.034 m d’altitude en 84,5 km depuis Nice), ligne accueillant un temps une circulation baptisée « Train de la vallée des Merveilles », un tracé athlétique ;
- Marseille à Miramas via Port-de-Bouc (61 km, points forts : la Côte de la chaîne de l’Estaque, le franchissement du canal de Caronte reliant la Méditerranée à l’étang de Berre), dite ligne de la Côte Bleue, desservant criques et plages ;
- Foix à Latour-de-Carol (section de la ligne provenant de Toulouse et Portet-Saint-Simon, longue de 80,90 km, point culminant : 1.567,25 m d’altitude dans le tunnel du Puymorens long de 5,414 m), dite ligne de l’Ariège. Le dénivelé entre Foix et le tunnel du Puymorens s’établit à 1.187,25 m en 62,82 km, avec de longues déclivités de 40 ‰ ce qui en fait l’une des lignes à voie standard les plus pentues du réseau français (et pour ce fait très précocement électrifiée par la Compagnie du Midi).
Causses, Cévennes, Alpes, Pays niçois : une ancienne et brève valorisation touristique
Trois de ces lignes bénéficièrent brièvement au cours des années 1980, d’une valorisation touristique : celles des Causses, des Cévennes et des Alpes. Dans certains trains (Cévenol, Aubrac…) étaient offerts le commentaire, tant géographique qu’historique, d’un accompagnateur qualifié, et parfois des produits du terroir. Sur la partie sud de la ligne des Cévennes, les autorités locales installèrent dans certaines gares des signalétiques touristiques, par exemple à Prévenchères (Lozère), halte supprimée depuis. Sur la ligne de Nice à Tende, une rame pelliculée « Train de la vallée des Merveilles » a circulé pendant plusieurs années dans le but de transporter promeneurs et skieurs vers les hauts pays du Comté de Nice.
Sur la ligne des Causses, un mois de novembre. La fréquence des chutes de neige en Lozère permet d'imaginer des itinéraires de ski de fond... et un dépaysement garanti pour le populations du bas Languedoc. Les paysages qui se développent tout au long de ces 277 km sont en eux-mêmes un objectif touristique. Malheureusement, les gares et les trains sont largement dépourvus de matériels de promotion. ©RDS
Mais ce ne fut qu’un feu de paille. Sur ces huit lignes, la valorisation des trains comme objets d’émerveillement et de culture reste au point mort. Voici deux ans, une série de vidéos valorisant des parcours TER, proposées sur les réseaux sociaux par la SNCF, laissait espérer de plus amples développements en faveur des circulations sur des lignes d’exception.
Certes de nouvelles vidéos promotionnelles montrant la beauté des paysages traversés seraient bienvenues. Mais outre une diffusion sur les grands réseaux télévisés, il faudrait qu’elles s’appuient sur un accompagnement réel du voyageur dans les rames et dans les gares desservies. Les régions autorités organisatrices des TER devraient être aux avant-postes dans ce domaine.
On pourrait imaginer des circulations d’exception. En collaboration avec SNCF Voyageurs et les régions, des associations le réalisent déjà, tel le train des viaducs en ce mois de septembre entre Millau et Garabit. On peut citer aussi le train des gorges de l’Allier au nord de Langogne. Mais ces lignes mériteraient une action plus régulière, voire au quotidien, permettant d’attirer des tours opérateurs déjà fidèles du Train Jaune. Des informations dans les rames (cartes détaillées, dépliants, affiches, outre d’éventuels animateurs les fins de semaines…) mais aussi signalétique dans les gares paraissent indispensables.
Dans les gares, quelques progrès mais de nombreux établissements restent dépourvus d’information
Dans les gares, les régions et SNCF Gares&Connexions semblent réaliser de nouveaux efforts. Sur la ligne des Alpes la gare de Clelles, desservie par les circulations Grenoble-Veynes-Gap auxquelles s’ajoutent quelques TER Grenoble-Clelles, est dotée sur un mur extérieur d’une grande carte indiquant les chemins de randonnée. Malheureusement, l’hôtel-restaurant qui fait face à la gare, éloignée du bourg, est fermé depuis longtemps.
TER Grenoble-Gap en gare de Lus-la-Croix-Haute (Drôme). L'établissement n'offre aucune prise en charge des voyageurs désirant profiter de l'environnement montagnard exceptionnel de la commune qu'il dessert: absence de documentation sur le potentiel touristique et sportif, absence de balisage et de protection de l'itinéraire menant au bourg... ©RDS
En revanche sur la ligne des Causses, plusieurs gares situées dans un environnement touristique porteur, sont dépourvues de promotion touristique : par exemple Tournemire-Roquefort, à 2,5 km de Roquefort, ne propose aucun parcours pédestre jusqu’aux caves du célèbre fromage de lait de brebis alors que la route passe sous un pont-rail sans protection des piétons. Il en va de même sur la ligne des Cévennes où par exemple les gares de Génolhac, au flanc du mont Lozère, de La Bastide-Saint-Laurent-les-Bains sur le chemin de Stevenson et proche du monastère réputé de Notre-Dame des Neiges, ou de Langogne non loin d'un lac devraient être dotées d’informations complètes sur les nombreuses randonnées accessibles et sur le patrimoine local.
D’autres contre-exemples abondent. Sur la ligne des Alpes la gare de Lus-la-Croix-Haute n’est équipée d’aucune signalétique touristique. L’itinéraire piéton vers le bourg, situé à 1,3 km de la gare, n’est ni balisé, ni aménagé alors qu’il suit une route sans trottoirs après avoir traversé la nationale 75, souvent chargée. Lus-La-Croix-Haute (530 habitants), dotée de plusieurs hôtels et d’un office du tourisme, est situé à proximité du massif de l’Obiou, offrant des paysages somptueux et de multiples possibilités de randonnées courtes ou longues. Sur la ligne Arvant-Aurillac à Murat, cité bâtie au pied d'impressionnantes orgues basaltiques, l'itinéraire piétonnier entre la gare, dans la vallée, et la ville particulièrement pittoresque sur la hauteur est mal balisé, mal entretenu.
Gare de Murat (Cantal) côté voies. L'itinéraire entre la gare et la ville, en hauteur, est non seulement difficilement identifiable mais complexe et mal entretenu (passage par un escalier en souterrain). ©RDS
Impliquer collectivités et exploitants ferroviaires et routiers
Il conviendrait d’impliquer les municipalités et intercommunalités dans la prise en charge des voyageurs ferroviaires : balisage d’itinéraires, soutien au commerce de proximité des gares, édition de documents mis à disposition dans les trains…
Outre les municipalités, ce sont les services routiers départementaux – sous autorité des régions désormais – ou intercommunaux dont les correspondances devraient dans de nombreux cas être optimisées… ou créées. On soulignera que les petites gares sont souvent éloignées des bourgs. Le concept de « rabattement touristique », avec services dédiés aux correspondances des quelques trains desservant la gare. Ces correspondances devraient être largement annoncées par des documents ou des annonces dans les gares d’origine et de destination comme dans les trains.
Aperçu des premiers sommets du massif de l'Obiou depuis Lus-la-Croix-Haute. Notons qu'aucun train direct n'est proposé depuis Marseille vers cette station de montagne, ce qui impose une improbable correspondance à Veynes. Or pour les Provençaux il s'agit là d'une des régions de haute montagne les plus proches de la conurbation marseillaise. ©RDS
In fine, c’est d’une véritable politique nationale d’optimisation touristique, dotée d’un budget partagé entre collectivités et exploitants, qui devrait être instituée.
Nous terminerons sur une note plus optimiste en relevant que la plupart des matériels roulants utilisés sur ces lignes, qu’ils soient de la famille des AGC tri ou quadricaisses ou des X73500 monocaisses, sont dotés de larges baies vitrées permettant une contemplation aisée des paysages traversés. Leur confort n’est plus à démontrer.
- - - - -
(1) Lien vers le site dédié à la ligne Villefranche-Latour-de-Carol, dont les partenaires sont le service TER occitan LiO, la région Occitanie, SNCF Voyageurs, le département des Pyrénées-Orientales et le Parc naturel régional des Pyrénées catalanes :
Découvrez le Parc naturel régional des Pyrénées catalanes au rythme d'un TER historique sur l'un des plus hauts chemins de fer d'Europe.
https://letrainjaune.fr
(2) Lien vers notre article sur ces vidéos promotionnelles des voyages en TER sur les lignes d’exception :
http://raildusud.canalblog.com/archives/2021/08/17/39096301.html