Par les voix de Delga et Chesnais-Girard les régions interpellent l’Etat, s’indignant de la déliquescence du réseau ferroviaire
Entre les annonces gouvernementales et la réalité du réseau ferroviaire français, le fossé se creuse chaque jour. Malgré l’annonce d’un « choc ferroviaire » de 100 milliards d’euros promis par le Premier ministre Elisabeth Borne d’ici 2040, les négociations sur le volet mobilité des nouveaux Contrats de plan Etat-Régions (CPER) n’ont toujours pas été entamées. Chaque mois qui passe laisse un peu plus de répit à l’Etat surendetté qui au demeurant souvent ne tient pas les engagements pris vis-à-vis des régions. Quant aux 100 milliards d’euros promis, il s’agit d’une enveloppe multi-partenariale dans laquelle l’Etat ne s’engage à n’assurer qu’une part minoritaire du financement.
« La moitié des lignes régionales » menacées… mais le Grand Paris Express engloutit 38 milliards d’euros
C’est cette situation qui a amené la présidente de Régions de France et du conseil régional d’Occitanie, Carole Delga, à alerter solennellement l’Etat central sur sa responsabilité au sujet du maintien du maillage ferroviaire territorial – ou du moins ce qu’il en reste. Mme Delga affirme, non sans arguments, que la moitié des lignes pourraient fermer d’ici cinq ans si des investissements massifs n’étaient pas accordés en faveur du réseau. Pendant ce temps, le seul métro du Grand Paris Express et ses 200 km de lignes en Ile-de-France autour de la capitale mobilise pas moins de 38 milliards d’euros sur une décennie, après un devis initial de 20 milliards d’euros. Le montant de la dérive du devis (provisoire) – quelque 18 milliards d’euros – suffirait à lui seul à régénérer massivement l’ensemble du réseau régional existant hors Ile-de-France.
Splendide bâtiment voyageurs, inauguré en 1932, de la gare de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier) sur l'ancienne ligne directe reliant La Ferté-Hauterive, sur l'axe Paris-Clermont-Ferrand, à Gannat sur le même axe. Cette ligne à double voie, voulue par l'Etat et concédée au PLM a été mise en service en 1932 et fermée aux voyageurs dès 1938. La ville de Saint-Pourçain-sur-Sioule, 5.100habitants, a perdu sa dernière liaison ferroviaire fret en 2011, vers le nord. Une illustration confondante de la gestion erratique du réseau par l'autorité centrale. ©RDS
Le prochain congrès de Régions de France aura lieu les 27 et 28 septembre prochain à Saint-Malo. Loïg Chesnais-Girard, président de la région invitante la Bretagne, s’est joint à Carole Delga dans un entretien croisé publié par Ouest-France.
« Nous demandons une République de la confiance, pour qu’enfin nous puissions travailler collectivement sur les grands enjeux environnementaux, sociaux et démocratiques auxquels nous faisons face », a lancé Carole Delga. Elle demande, au nom des régions de France, que « des investissements massifs soient faits en faveur du train ». La présidente de l’Occitanie estime « incapable de vous dire aujourd’hui de quoi seront faits » les 100 milliards d’euros d’investissements sur les transports collectifs : « De l’argent nouveau de l’État uniquement ? Un mélange de subventions d’État et de fonds européens ? Avec ou sans participation des Régions ? De la SNCF ? Avec une part d’actionnariat privé via des sociétés de projets ? On est dans un flou complet ! »
Ces 100 milliards d’euros sont censés financer une dizaine de futurs RER métropolitains et les lignes parcourues essentiellement par des TER. Ils constituent une réponse à la désertification ferroviaire des régions d’une part, au retard criant en matière de transport ferroviaire péri-urbain dans les métropoles françaises d’autre part, comparé par exemple aux métropoles allemandes, espagnoles ou britanniques, et comparé à l’Ile-de-France, région qui affiche l’une des plus fortes densités ferroviaires au monde pour ses 12 millions d’habitants. Rappelons que les régions françaises hors Ile-de-France rassemblent quelque 55 millions d’habitants.
Des mois de retard pour les CPER Mobilité : l’Etat « fait traîner les choses » par manque de moyens
De son côté, Loïg Chesnais-Girard déplore le retard pris dans les négociations sur les volets « mobilités » des contrats de plan État-Régions, qui ont « des mois de retard » : « Les négociations auraient dû démarrer l’année dernière, mais nous n’avons toujours par reçus le mandat de négociations pour ouvrir les discussions avec l’État ». Carole Delga avance une explication qui semble tomber sous le sens : « Je pense que le gouvernement fait traîner les choses parce qu’il n’est pas prêt à mettre des moyens à la hauteur de nos attentes et des besoins de la population. Nous avons clairement dit que le volet mobilité du prochain contrat de plan État-Régions ne pourrait pas être une simple actualisation des précédents. Il faut investir plus de 100 milliards d’euros au cours des dix prochaines années, rien que pour le train. Sans un vrai choc ferroviaire, la moitié de nos lignes aura fermé sous cinq ans. Nous n’avons plus le temps d’attendre pour la planète et pour les gens. Il faut une vraie ambition ».
Sur la ligne Béziers-Neussargues, gare de Ceilhes. La menace d'une fermeture de la partie nord de cette ligne inter-régionale, entre Saint-Chély-d'Apcher et Neussargues, priverait cet arrêt de sa seule liaison voyageurs vers Clermont-Ferrand. On notera la réduction de l'accueil des voyageurs à un abri ciment à peine digne d'un arrêt de bus rural, et une hauteur de quai difficile à évaluer. En matière de ferroviaire, la péréquation entre région capitale suréquipée et régions "périphériques" en déshérence est à revoir... Pour ces dernières, la disparition du service public péjore leurs capacités de rebond. ©RDS
La « vraie décentralisation » promise par Macron demeure sans projet concret
Carole Delga ajoute, à ce sujet, opposant réalisme et idéologie : « Emmanuel Macron parle beaucoup d’une ‘’vraie décentralisation’’ mais je ne perçois toujours pas son projet, et nos concitoyens non plus, ce qui est plus gênant. Les annonces qui ne sont pas suivies d’effets décrédibilisent la parole publique et désespèrent nos concitoyens. C’est en agissant concrètement que l’on parviendra à rétablir la confiance ».
Loïg Chesnais-Girard abonde : « Nous avons besoin de pouvoir adapter ces actions aux enjeux locaux, parfois très différents d’un territoire à l’autre. Croire que l’on peut régler tous les problèmes de la même manière à Paris, Limoges ou Ouessant est une erreur. (…) Les solutions doivent être élaborées à partir des spécificités locales. Ça apporterait du concret dans le quotidien de nos concitoyens, des réponses adaptées. C’est pour cela que nous attendons des dispositions concrètes en faveur de la ‘’différenciation’’ promise par l’État ».
A hauteur de Boën, côté Thiers, tranchée de la ligne Saint-Etienne-Clermont-Ferrand actuellement neutralisée entre Boën et Thiers. Cet axe permet de relier par le plus court chemin, via la plaine et les monts du Forez, les deux métropoles de la même région Auvergne-Rhône-Alpes, et, au-delà, la métropole lyonnaise. La réouverture de sa section centrale n'est envisagée par le Céréma que comme l'hypothèse la plus coûteuse... et la moins probable ? Les régions, en manque de ressources, peuvent-elles financer la rénovation d'infrastructures propriété d'un Etat qui veut s'en débarrasser ? ©RDS
Si Carole Delga crédite le gouvernement d’Elisabeth Borne de ne pas avoir baissé les dotations des régions en 2023, « une première depuis 2017 », elle déplore que les régions soient « la seule strate des collectivités locales qui n’a pas bénéficié de compensation de l’État sur ses factures d’énergie qui ont explosé, alors que nous gérons les lycées et les transports en commun », une envolée « qui se compte en centaines de millions d’euros ». Les régions voient s’envoler la facture d’électricité réclamée par SNCF Réseau pour leurs TER circulant sous caténaires.
La seule fiscalité des régions, basée sur le carbone (carburant, cartes grises), pâtit… de leurs efforts pour le transport public !
« Les enjeux sont trop importants pour que les collectivités restent soumises aux aléas des décisions de l’État » ajoute la présidente de Régions de France, qui estime que les régions « ont la maturité pour l’autonomie fiscale ». Le président du conseil régional de Bretagne complète en expliquant que le système des recettes des régions, qui « comporte une fiscalité basée sur le carbone », est absurde en matière de transport public puisque, explique Loïg Chesnais-Girard, « en investissant dans le ferroviaire, les cars, l’ensemble des transports en commun, nous travaillons à décarboner notre région et, finalement, à tuer nos propres ressources fiscales, de carburant et de cartes grises » !
A Aigues-Mortes (Gard), site touristique d'exception, pont-tournant ferroviaire franchissant le grau, sur la ligne Nîmes-Le Grau-du-Roi. La communauté de communes Terre de Camargue (trois communes) compte 20.500 habitants en permanence mais sa population estivale explose. Le Grau-du-Roi, tout proche d'Aigues-Mortes, compte quelque 5.800 emplacements de camping, 1.732 lits d'hébergements divers et 340 chambres d'hôtels. Avec la Grande-Motte toute proche, c'est la station balnéaire la plus proche des métropoles lyonnaise, grenobloise ou stéphanoise, très fréquentée en outre par Suisses et Allemands. Pourtant, la ligne n'est ni électrifiée, ni équipée pour une exploitations à fréquence élevée malgré sa double fonction péri-urbaine autour de Nîmes et touristique de bout en bout. Aucun TGV ne peut la parcourir malgré d'anciennes demandes de connexion posées par des élus départementaux. ©RDS
Le consultant Robert Claraco (fondateur du Cabinet d’Expertise Robert Claraco) commente, de son point de vue de spécialiste indépendant des transports ferroviaires, l’annonce gouvernementale des 100 milliards d’euros sur 17 ans et les commentaires des responsables régionaux : « Des plans de financement annoncés doivent préalablement connaître ce qu’ils vont financer, pour combien, dans quelles conditions et quand. Or il n’y a pas d’état des lieux ni de projets coordonnés et hiérarchisés. Donc au mieux la dépense sera dans plus de dix ans et pendant ce temps le réseau se dégrade irrémédiablement et ferme des lignes qu’il abandonne à la nature ».