Blocage politique pour 11 km de voie sur Giroux-Courpière : le fret des papeteries restera à la route, l’OFP Combrail renonce
Cela se passe au cœur de la France, pays dont le gouvernement répète depuis des mois qu’il veut « faire du chemin de fer la colonne vertébrale des transports » : le trafic – bénéficiaire – par rail de bobines de papiers entre les usines de Giroux et de Courpière (Puy-de-Dôme) restera sur la route après interdiction de circulation sur cette section du réseau du Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez (SFLF) depuis début 2022. Combrail, opérateur ferroviaire de proximité (OFP) qui a exploité cette liaison pendant cinq années jusqu’à janvier 2022, a licencié le personnel lié à ce marché en décembre dernier.
C’est le premier des - déjà peu nombreux - OFP français qui renonce à sa mission, illustration s’il en fallait de la défaillance chronique du système politico-administratif hexagonal à gérer le maillage ferroviaire dans l’intérêt général. La région Auvergne-Rhône-Alpes a refusé d’aider le Syndicat ferroviaire pour la régénération de ses voies. Ce syndicat de collectivités locales, de son côté, a refusé une prise en charge par le privé, exigeant une aide publique qui n’est jamais venue.
Véhicules de l'Agrivap à Ambert, coeur du réseau du Livradois-Forez. Les sections exploitées par des trains touristiques sont sous haute surveillance (Agrivap) ou menacées (CFHF) après inspection du STRMTG, service de l'Etat en charge de valider la sécurité des lignes touristiques. ©RDS
Car le transfert modal « inversé » du transport de 28.000 tonnes annuelles de bobines de papier et de chutes de carton sur 11 km entre Giroux et l’embranchement à Courpière de l’usine Celta, qui produit des cartons de petit et gros cannelage pour emballage et divers besoins de protection, a entraîné depuis plus d’un an la circulation de nouveaux camions. Jusqu’à sa suspension, le trafic ferroviaire fret était en hausse, passé depuis ses débuts en 1991 de deux navettes hebdomadaires à une navette quotidienne. Désormais, ce sont cinq rotations de camions par jour qui assurent l’alimentation de Celta depuis les papeteries de Giroux.
Wagon ferraillés, locomotives vendues, proposition de restauration par les usagers refusée
La vingtaine de wagons utilisés par Combrail ont été ferraillés et les locomotives ont été vendues. Côté voies, sur les 11 km exploités en fret entre Giroux et Courpière, expliquait voici un an Guillaume Sournac, alors coordonnateur des projets du Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez avant de le quitter, l’urgence imposait « de renouveler 1.500 traverses, d’apporter 1.500 tonnes de ballast et de drainer 1,5 km linéaires dans la zone des gorges de la Dore ». « Cette première salve de travaux d’extrême urgence » était estimée « à 400.000 euros ».
Train de bobines dans la vallée de la Dore. Ce spectacle a disparu faute d'entente pour une restauration de la voie entre les acteurs de ce drame typiquement français. (Doc. Combrail)
L’audit réglementaire mené par l’Etablissement public de Sécurité ferroviaire (EPSF) sur cette section fret avait fait état de manquements graves, évoquant principalement des problèmes de drainage, de ballast et de traverses, indiquait alors le SFLF. Pour autant, la déformation de la voie n’entraînait pas d’engagement de gabarit dans les trois tunnels de la section concernée, longs de 127 m, 184 m et 313 m.
Les premiers travaux d’urgence auraient dû être réalisés sur la voie dans un délai de trois à six mois. Mais les financements publics ne sont pas venus, et une proposition de financement soumise par Combrail a été refusée par les 26 élus administrateurs du Syndicat mixte ferroviaire, présidé par Jean-Benoît Girodet, maire de Saint-Vincent, commune de l’agglomération du Puy (Haute-Loire). Frédéric Brohan, gérant de Combrail, a déclaré au magazine en ligne actu-transport-logistique.fr avoir proposé « dès 2017 au gestionnaire de la ligne (le Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez) de prendre en charge les opérations d’entretien de la ligne ». Or « cela nous a été refusé », s’étonne-t-il. (1)
47.000 euros pour repartir pour six mois, 1,221 M€ pour cinq ans
Quand l’arrêt des circulations a été prononcé par le SFLF, au 1er janvier 2022, Combrail a fait procéder, « à ses frais », à une expertise-diagnostic de la voie « par un expert indépendant ». « Il ressortait de ces investigations, indique Frédéric Brohan, qu’une reprise rapide des circulations pour six mois pouvait se concevoir après exécution de travaux pour un montant d’un peu moins de 47 000 euros ». Les Papeteries de Giroux avaient accepté d’avancer la somme. « Ces six mois de répit auraient pu, en outre, servir à réunir les aides publiques au titre de la revitalisation des installations terminales embranchées pour financer les 1,221 M€ de travaux nécessaires à la prolongation de la desserte ferroviaire durant cinq ans », ajoute le gérant de Combrail.
Frédéric Brohan déplore que « le contenu de l’expertise ait d’entrée été rejeté tant par les élus du Syndicat que par l’administration préfectorale, lesquels ont préféré laisser pourrir la situation jusqu’à la publication de l’arrêté fatidique daté du 10 juin 2022 » qui a suspendu toute circulation sur la section concernée. L’activité de l’usine de Courpière, qui appartient désormais au groupe familial alsacien Rossmann, spécialiste du carton contrôlant quelque 48 usines, est prospère, comme en témoignent les nombreux emplois recherchés sur les sites de recrutement de personnel.
Aperçu d'une section de voie sur le réseau du Livradois-Forez courageusement repris à la SNCF, qui l'avait abandonné, par un syndicat public mixte. Ces lignes sont-elles promises à rejoindre l'interminable liste des dizaines de milliers de kilomètres d'infrastructures ferroviaires régionales liquidées par un système de gouvernement central aveugle aux intérêts des territoires et des collectivités locales aujourd'hui privées de ressources et jadis soumises aux lobbies de la route ? (Doc. SFLF)
Simultanément, tous les projets de création de nouveaux trafics fret dont l’origine eût été située au-delà sont enterrés : transport de déchets vers Clermont-Ferrand depuis Ambert, plus au sud, et Thiers sur la ligne (interrompue en son centre) Saint-Etienne-Clermont-Ferrand ; évacuation de grumes depuis la zone d’Arlanc, interrompue depuis des années ; transport de produits de carrière… Tout cela restera sur la route, tout comme le trafic voyageurs reste assuré par autocars depuis le transfert sur route décidé par la SNCF en 1971 (section sud Arlanc-Darsac) et en 1980 de Pont-de-Dore à Arlanc.
Combrail, filiale du groupe CFD, constructeur qui cherche à redevenir exploitant
Malgré ce retrait du transport de produits de papeterie-cartonnerie, qui était son seul marché ferroviaire à ce jour, Combrail porterait d’autres projets dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Créée en 2016 par Frédéric Brohan, un ancien de la traction à la SNCF, et la Compagnie des chemins de fer départementaux (CFD) Combrail, filiale de CFD, vise à fournir « des prestations de transport ferroviaire à moindre coût en misant sur une structure d'encadrement allégée, une réglementation adaptée ainsi qu'une utilisation plus rationnelle du personnel et du matériel (effectif réduit, polyvalence, matériel spécifique) », indique l’entreprise.
Le groupe CFD, jadis exploitant de lignes « départementales », généralement à voie métrique, est aujourd’hui une société holding industrlelle polyvalente. Elle propose sur son catalogue des véhicules ferroviaires : locomotives, locotracteurs ou autorails légers à essieux ou à bogie (Corse, Blanc-Argent, CP, Tunisie). Elle fabrique aussi des composants tels que bogies ou ponts réducteurs. CFD a construit les funiculaires modernes de Tignes (souterrain), Thonon (avec Skirail) et Bourg-Saint-Maurice. Ce dernier a été remplacé fin 2019 après 30 ans de fonctionnement par une rame construite par Poma mais dotée d’essieux CFD. Elle s’est développée dans le secteur des logiciels de logistique et de transport.
Locomotives CFD s'apprétant à tracter un train de grumes à Autun, sur la dernière ligne exploitée par cette compagnie jadis spécialisée dans les réseaux départementaux. Ce trafic a cessé en 2011. Le groupe CFD parviendra-t-il à emporter d'autres marchés d'exploitation de lignes de desserte fine ? (Doc. CFD)
CFD avait repris en 1992 à Soulé son site de construction de matériel ferroviaire sis à Bagnères-de-Bigorre, devenu CFD Bagnères, qui avait construit en 2006 des autorails pour le réseau corse. En 2008, CFD en avait cédé 60 % des parts à la société espagnole CAF, puis le solde en 2010.
A propos de futurs éventuels projets d’exploitation, CFD précise étudier en permanence de nouveaux dossiers, notamment dans le domaine ferroviaire, « mais ne communique que quand ceux-ci aboutissent ». Pour Giroux-Courpière, le sort en est apparemment jeté. En matière d’exploitation, il reste au groupe la section Avallon-Autun.
Le Syndicat ferroviaire n’a pu réunir de nouveaux adhérents, la région n’a pas bougé
Reste à analyser les raisons du maintien de la suspension des circulations sur 11 km. Le Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez doit par ailleurs faire face à des exigences de sécurisation sur les sections circulées par les trains touristiques de l’Agrivap (Ambert-La Chaise-Dieu) et du Chemin de fer du Haut-Forez (Estivareilles-La Chaise-Dieu). Ce syndicat avait communiqué en 2022 sur l’urgence à obtenir l’adhésion de nouvelles collectivités, en particulier départementales et régionale. Il n’en a rien été et le SFLF ne compte encore aujourd’hui que deux communautés d’agglomération (Le Puy en Velay et Loire-Forez, laquelle a beaucoup investi pour la réouverture de la section Montbrison-Boën), deux communautés de communes (Ambert Livradois Forez, Thiers Dore et Montagne) et une commune adhérente directe (Peschadoire).
C’est donc un réseau cumulant 150 km issus de deux lignes originelles (Saint-Germain-des-Fossés à Darsac et Bonson-Sembadel) qui est menacé de disparition. L’absence d’implication du conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, il est vrai par ailleurs mobilisé sur plusieurs autres dossiers de lignes de desserte fine fret ou à dominante fret - Volvic-Laqueuille-Le Mont-Dore, Neussargues-Saint-Chély-d’Apcher, Riom-Mozac (Châtelguyon)… - semble avoir été décisive dans ce « report modal inversé ». Mais le transfert sur route d’un trafic ferroviaire est une vieille habitude française.
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(1) Lien vers l’article d’actu-transport-logistique :
Combrail est devenu le premier opérateur ferroviaire de proximité (OFP) à cesser son exploitation pour cause de mauvais état de la ligne sur laquelle il circulait. Il en a découlé un report modal inversé dans la vallée de la Dore.
https://www.actu-transport-logistique.fr
(2) Lien vers le dernier en date des six précédents articles de Raildusud sur le réseau du Livradois-Forez :
Le Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez annoncé qu'à compter du 1 er janvier 2022 il sera contraint de suspendre temporairement son trafic fret et une petite partie de son trafic touristique. Le fret sera transféré sur route entre deux usines de fabrication de papier sur la section nord de 11 km reliant Giroux à Courpière en raison de la dégradation de la superstructure.
http://raildusud.canalblog.com

