Changements de dénominations, instabilité des livrées du matériel roulant : le règne de l’image frappe le transport public (2/2)
Le transport public est marqué par le règne de l’image. Dans notre précédente étude, nous avons souligné l’instabilité des dénominations de réseaux urbains et la course aux livrées originales, toutes décisions prises pour valoriser l’offre mais coûteuses et susceptibles de désorienter la clientèle. Parfois ces décisions visent à marquer l’action d’élus qui modifient l’image et le nom pour marquer leur mandat. Cette instabilité touche aussi le réseau ferré national pour les TER placés sous l’autorité des conseils régionaux, mais aussi pour les trains grandes lignes (Intercités, TGV…) dépendant directement de la SNCF, laquelle a fait redessiner son logo à maintes reprises depuis sa création le 1er janvier 1936. (1)
En Provence-Alpes-Côte d’Azur, on est passé de l’héraldique géante au bleus marine et layette
Côté TER, la règle implicite semble « exiger » un changement de livrée du matériel roulant à chaque nouveau mandat du conseil régional. C’est particulièrement le cas en Provence-Alpes-Côte d’Azur, où l’on a d’abord vu le matériel TER doté des simples armes rouge et or de la région (reprenant la belle héraldique provençale, niçoise et dauphinoise) sur la livrée SNCF bleue classique. Puis le même matériel a été recouvert d’une robe latérale reprenant en très grand format lesdites armes et motifs de mêmes couleurs.
Ci-dessus: avant-dernière version de la livrée des TER Provence-Alpes-Côte d'Azur (en avant-gare de Toulon), avec les armoiries de la région reprises en motif décoratif géant sur les face latérales des rames. ©RDS
Ci-dessous: Depuis, la livrée a changé du tout au tout, avec une version alliant deux tons de bleus et mentions de la région surnommée "Sud" et du service "Zou!" (en gare de Marseille Saint-Charles). Les livrées des trains TER sont-elles destinées à changer à chaque renouvellement de la majorité des conseils régionaux? (Doc Docrail.fr)
Tout a changé en Provence-Alpes-Côte d’Azur au cours du mandat commencé en 2015, avec une redécoration totale des rames TER en bleus marine et layette, accompagnés de la mention en caractères massif de « région SUD ». Cette appellation SUD chapeaute la mention en petits caractères de la dénomination officielle de la région, soit « Provence-Alpes-Côte d’Azur », seul nom administratif reconnu. Le tout est additionné du nom générique des services de transport public régionaux, à savoir « Zou ! ». L’ensemble est singulièrement chargé et ne reprend qu’en taille réduite les armes traditionnelles de la région.
En Auvergne-Rhône-Alpes, du bleu uni et le nom de la région en lettres capitales
En Auvergne-Rhône-Alpes, même instabilité, mais la fusion des régions Auvergne et Rhône-Alpes en 2014 peut justifier un changement d’apparence. Il n’en demeure pas moins que les TER Rhône-Alpes avaient auparavant connu deux livrées, tandis que l’Auvergne s’en était tenue à son logo symbolisant un volcan (éteint) et à une dominante de vert. La dernière livrée de la région Rhône-Alpes proprement dite était particulièrement sinistre, avec sa dominante de violet, ses portes vertes et son maxi-logo qui ne faisait que répéter le nom de la région sur une ligne inclinée sans âme.
Dernière livrée en date des TER de la région Auvergne-Rhône-Alpes, sur une rame à deux niveaux saisie en gare de Tullins-Fures sur la ligne Grenoble-Valence. On note le choix économe d'une couleur unique. ©RDS
Fusionnées en Auvergne-Rhône-Alpes, les deux régions ont vu l’apparence de leurs TER changer du tout au tout. Fini le sépulcral violet sombre mâtiné de verdâtre, place au bleu layette généralisé. La région « AuRA » a choisi la même dominante bleue que sa voisine du sud, mais en plus clair et plus monocolore, ce qui en limite peut-être le coût. Le tout est décoré du nom de la région en bandeau massif, et désormais de la dénomination du service, à savoir « Oùra », qui désigne tant l’offre que la tarification. On notera l’importance de l’accent grave sur le « u », résultante d’un probable brain storming de haute tenue dans un cabinet conseil bien rémunéré.
L’Occitanie a choisi un rouge sang orné du logo « LiO » en lettres géantes
Avant la fusion en Occitanie, la région Midi-Pyrénées avait toujours choisi la voie de la modestie en maintenant la couleur de base de la SNCF, accompagnée seulement des armes de la région et d’un bandeau. Le Languedoc-Roussillon, lui, avait choisi une livrée à dominante rouge et or, couleurs du drapeau à croix du Languedoc et de celui de du Roussillon catalan, à bandes verticales, accompagnée de vastes motifs issus de ses armoiries. Longtemps auparavant, au début des années 1980, cette région avait brièvement innové en peignant quelques rames TER Z2 aux couleurs chatoyantes d’un service autoproclamé « TLR » (Transports du Languedoc-Roussillon). L’initiative avait été rapidement retoquée par une SNCF jalouse de son logo… à l’époque.
Ces deux régions ont été fusionnées d’autorité par Paris, et contre la volonté unanime du conseil régional du Languedoc-Roussillon, dans la nouvelle « grande » région Occitanie. Le conseil régional élu en 2015 a choisi une modification radicale de la livrée et même du nom du service. Désormais, c’est le rouge sang qui domine, aussi bien sur les trains que sur les autocars. Les caisses sont ornées en caractères géants de la dénomination – assez absconse – du transport régional occitan, désormais dénommé « LiO ». On suppose après réflexion qu’il s’agit d’un acronyme pour « Lignes Occitanes », mais de prime abord on pense plutôt à une chanteuse légère de la fin du XXe siècle célèbre pour sa rengaine préadolescente « Banana split ». Les communicants de ce début de XXIe siècle semblent cultiver une forme persistante d’immaturité.
Livrée nouvelle des transports ferroviaires et routiers de la région Occitanie, ici sur des autocars interurbains anciennement départementaux à Montpellier Sabines. Le rouge sang domine, avec mention massive du nom des services placés sous l'autorité organisatrice régionale : LiO, acronyme probable de Lignes Occitanes. ©RDS
Il faut se souvenir qu’aux tous débuts du TER, la SNCF avait proposé une palette de quelques couleurs de base aux régions, à charge pour chacune d’entre elles d’en choisir une, à apposer en discret bandeau et sur la face du matériel roulant. C’était l’époque où l’entreprise publique tenait à ce que sa propre marque reste dominante. Ce temps est bien révolu.
Des rames TER aux couleurs choisies par les seules régions, l’acronyme TER disparaît pour « Oùra », « Zou », « LiO »…
Désormais les rames en service TER sont entièrement recouvertes des couleurs des régions desservies, qui en sont devenues propriétaires, la livrée SNCF de base ayant disparu dans les trois régions étudiées. De plus, l’acronyme TER a purement et simplement disparu des matériels roulants, alors qu’il demeure dans la nomenclature commerciale et sur les tableaux d’affichage en gare. Il est donc désormais remplacé par les « Oùra », « Zou ! » et « LiO » qui accentue un peu plus l’image de dislocation du réseau ferroviaire régional français, déjà avancée avec ses effets frontières horaires et tarifaires. L’ensemble coûte évidemment très cher aux collectivités. On se souvient de la protestation publique du président de la nouvelle et étrangement nommée région Hauts-de-France, au sujet des devis exigés par la SNCF pour appliquer une livrée sur une rame TER : plus de 100.000 euros, selon lui.
Deux rames AGC en gare d'Avignon Centre. A g., sur un TER Provence-Alpes-Côte d'Azur en avant-dernière livrée. A d., sur un TER Occitanie en livrée ex-Languedoc-Roussillon, agrémentée de graffitis du pire effet en matière d'image. ©RDS
Nous terminerons ce tour d’horizon par la SNCF précisément. Il paraît étrange que l’entreprise publique, colonne vertébrale du chemin de fer en France, ait renoncé à maintenir son identité d’exploitant sur les livrées des rames qu’elle fait circuler chaque jour pour les régions. En Allemagne l’opérateur historique et majoritaire DBAG par son service DB Regio maintient sa livrée sur le matériel en exploitation sous l’autorité des Länder, hormis dans le Bade-Wurtemberg, avec mention des armoiries de la région desservie.
En France, la SNCF devrait pouvoir maintenir son identité visuelle sur le matériel qu’elle exploite, aux côtés de celle de la région organisatrice. De même l’acronyme TER, qui désigne un élément du système intégré de la tarification ferroviaire, n’a aucune raison de disparaître pour l’instant. Imagine-t-on un service ferroviaire français désossé en treize systèmes étanches de tarification ?
Logos, livrées : l’instabilité touche même l’image de la SNCF et de ses services propres
Une dernière note pour relever que l’instabilité de l’image touche la SNCF elle-même. Son logo a fortement évolué depuis 1938, dans une valse incessante pour être aujourd’hui ce nez de TGV Duplex stylisé doté des initiales SNCF. Le précédent, dessiné par Roger Talon, constitué de capitales italiques azurées du meilleur effet, n’avait duré que de 1985 à 2005, moyennant une légère modification en 1992. On décompte une dizaine de logos en 82 ans d’existence de la SNCF, parmi lesquels certains appliqués sur les seuls nez des engins moteurs.
Logo originel de la SNCF, version 1938. Le graphisme enchevêtré - et sophistiqué - était une spécialité de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle.
Quant aux livrées des trains grande vitesse de la SNCF, on en compte déjà quatre pour les seuls services intérieurs (orange originel, bleu-métal, Inoui, Ouigo). Nous passerons sur celles des Corail originels, Téoz, Intercités, trains de nuit, laissant à nos lecteurs le soin de les découvrir par leurs propres moyens. Ce site entier n’y suffirait pas. Nous évoquerons aussi brièvement les dénominations commerciales de services, de TGV à Inoui en passant, dans le désordre, par Ouigo, Lyria, Thalys, Izi, Corail, Teoz, Intercités, Intercités Eco...
En matière d’identité visuelle et nominale, le chemin de fer français est affligé d’une instabilité qui contraste avec la permanence de l’image de la DB allemande. La livrée Inoui pourrait ralentir le processus en d’étendant au-delà des TGV, conquérant les Intercités renouvelés. Seule la simplicité permet de s’affirmer sur le temps long, et particulièrement dans un environnement qui devient de plus en plus compétitif.
Imaginerait-on Ford, Fiat ou Lancia changer de logo tous les dix ans ?
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(1) Lire aussi la première partie de notre étude, mise en ligne le 30 janvier.

