La Fnaut demande un effort massif pour le transport public, Thierry Mallet PDG de Transdev demande un plan de soutien européen
Après le séisme qu’auront constitué le confinement et l’arrêt de l’économie dans l’espoir de limiter la diffusion du coronavirus, les conditions d’une reprise des services publics de transport se précisent. Dès le 11 mai, le trafic ferroviaire voyageurs de la SNCF devrait remonter vers les 70% du plan transport, priorité étant donnée aux relations régionales, avec des mesures de protection des voyageurs. La Fnaut (Fédération nationale des associations d’usagers des transports) demande à la fois que les conditions sanitaires, mais aussi une offre volontariste soient réunies pour éviter « un retour au tout-voiture qui serait catastrophique ». Dans le même sens, le président de Transdev, qui exploite de nombreux réseaux de transports publics et candidate à des délégations de service public pour les TER en France, en appelle à un plan de relance européen favorable au transport public. Le gouvernement français quant à lui tente d’assurer que les chantiers du ferroviaire national ne seront pas impactés.
Pour la Fnaut, au-delà de la sécurité sanitaire, il faut une offre renforcée pour éviter l’entassement
La Fnaut, dans un communiqué, pose comme priorité « d’assurer la sécurité sanitaire ». Pour ce faire, elle prône « une régulation des accès pour faire respecter la distanciation, des gels hydroalcooliques, une désinfection très fréquente des véhicules », ainsi que le port d’un masque « dès que chacun pourra en disposer ». Elle prône aussi l’étalement du retour des usagers en décalant les horaires des employeurs et des établissements scolaires et des aménagements de voirie pour favoriser la marche et le vélo afin de désaturer les transports publics en milieu urbain dense.
Rame Regio2N Auvergne-Rhône-Alpes stationnant à La Tour du Pin avant de repartir vers Lyon. Les trains, par leur grande capacité, permettent une densité humaine moins grande que les autocars. Plus l'offre sera abondante, moins la promiscuité sera importante dans les transports publics. (2020) ©RDS
Mais la Fnaut estime que ces mesures doivent accompagner une stratégie d’offre, au contraire d’une vision malthusienne trop répandue en France en matière de transport public. Elle demande un fort accroissement de la fréquence et de l’amplitude horaire, l’usage de véhicules de grande capacité pour éviter l’entassement. « Plus que jamais, l’offre doit précéder la demande pour faire revenir les usagers et éviter ainsi un retour massif à l’usage de la voiture », insiste-t-elle.
Au-delà de ces mesures de première instance, la Fnaut demande à l’Etat de compenser la « baisse significative » du versement transport des entreprises, que la récession va mécaniquement engendrer. Aux collectivités locales elle demande des aménagements de voiries pour améliorer la vitesse et donc l’offre des services de transports publics.
Renoncer aux investissements contestables, préférer le trolleybus aux coûteux bus électriques à batteries
Elle leur demande aussi que « des investissements de faible rentabilité ou contestables sur le plan environnemental (bus électriques) » puissent être « abandonnés ou reportés en retournant à des techniques simples et éprouvées » comme le trolleybus, toujours très présent à Lyon ou Saint-Etienne.
La Fnaut demande enfin le report ou l’abandon des travaux routiers et constructions de parkings, « ruineux et contre-productifs » car « plus on en fait, plus il faut en faire car ils engendrent des trafics nouveaux ». Elle réitère sa demande d’abaissement du taux de TVA sur les transports publics de 10% à 5,5%, ainsi que l’affectation des recettes de stationnements aux réseaux urbains. Point plus contestable, elle suggère que la forte baisse du prix du pétrole soit compensée par une hausse des taxes sur les carburants afin que le bénéfice de cette baisse soit partagé entre automobilistes et usagers des transports publics. Il convient à ce sujet d’objecter qu’un nombre considérable de salariés n’ont pas le choix de leur mode de transport. La plupart des zones de grande périphérie hors Ile-de-France, où sont logés des salariés en raison des coûts exorbitants de l’immobilier urbain, sont dépourvues de transports publics dignes de ce nom.
La Fnaut conclut « qu’unretour massif à la voiture serait catastrophique pour la sécurité routière, l’économie, les budgets publics, la santé et le cadre de vie ; il entraverait la lutte urgente contre le réchauffement climatique ».
Thierry Mallet, PDG de Transdev et de l'UTP, demande un plan européen pour le transport public
Du côté des exploitants, le PDG de Transdev Thierry Mallet, par ailleurs président de l'Union des Transports publics (UTP), demande un plan européen d’ampleur en faveur du transport public « pour surmonter le défi du déconfinement ». Bien que la baisse du nombre d’usagers dans les réseaux urbain de nombreuses grandes villes européennes a atteint plus de 85% selon les chiffres de l’Union internationale des transports publics (UITP), il souligne que l’offre est demeurée importante : « Les équipes sont restée admirablement mobilisées pour assurer la continuité des services ».
Rames de la ligne 3 du réseau TaM de Montpellier stationnant à l'arrêt Gare Saint-Roch, lors d'une opération de vérification des "attestations de déplacement" des (rares) passagers. Outre la pression policière, la Métropole a dispensé les usagers de paiement durant tout le confinement. (2020) ©RDS
Pour autant, explique Thierry Mallet déplore que les entreprises de transport public, en particulier en milieu urbain « aient été sérieusement affaiblies durant cet épisode ». Leurs coûts fixes sont tels qu’un effondrement de la fréquentation (…) place les autorités organisatrices en charge des réseaux et leurs opérateurs face à un défi financier considérable ». Il note ainsi que les recettes commerciales représentent en France 32% des dépenses des opérateurs. Il dépasse 50% aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Suède.
Par ailleurs, le Versement Mobilité (VM), versé par les entreprises à proportion des salaires, qui sert à financer les investissements dans les réseaux, risque d'être amputé, selon le Sénat, au moins de 20% pendant six mois, soit une perte de ressource de 1,5 milliards d'euros sur les 9,4 prévus en 2020. Le député de la majorité Jean-Marc Zulesi a suggéré qu'elle soit compensée par l'Etat, au moins partiellement.
Le risque d’un retour massif à l’utilisation de la voiture individuelle
Pourtant, ajoute le PDG de Transdev, « le transport public, et particulièrement le transport public urbain, sera au cœur des défis du déconfinement », car leur mission de base et leur modèle économique, basés sur la massification, visent à éviter les congestions automobiles. En Europe, 35% des déplacements domicile-travail sont assurés par le transport public. Il atteint 65% dans la partie centrale de l’Ile-de-France.
Or les incertitudes sur la nature du virus et son traitement, comme la perte de confiance durable des citoyens, risque d’entraîner un retour massif à l’utilisation de la voiture individuelle, même si la sécurité sanitaire dans un véhicule particulier est très loin d’être assurée. « C’est le second défi posé par cette crise : éviter un retour des embouteillages et de la pollution qui leur est associée, les pertes de temps et la détérioration de la qualité de vie », insiste Thierry Mallet.
Ce dernier explique que si les exploitants doivent organiser l’urgence sanitaire, ils doivent aussi anticiper des mesures et des investissements afin d’assurer que « le déconfinement ne fasse pas obstacle à (leurs) efforts destinés à combattre les atteintes environnementales et le réchauffement climatique ». Il cite en particulier le développement de services de transport public dans les périphéries des villes pour éviter les congestions sur les grands axes. Notons que le GART (groupement des autorités organisatrices), estime que le prix moyen pour un usager du transport public urbain s'élève en France à 31 euros par mois, soit seize fois moins que celui d'une voiture individuelle, et cela en grande partie grâce au Versement Mobilité.
Aux Etats-Unis, 25 milliards de dollars vont être destinés aux transports publics
Une rame TER Auvergne-Rhône-Alpes stationne à Rives sur la ligne Lyon-Grenoble avant d'asurer une mission omnibus Rives-Grenoble-Universités-Gières. La renaissance de nombreuses liaisons ferroviaires péri-urbaines abandonnées pourrait servir de catalyseur au développement économique à venir. ©RDS
Le PDG de Transdev estime donc « qu’il est tout à fait essentiel que la Commission européenne constitue un fonds pour aider les activités de transport public en Europe ». Ce fonds, « qui pourrait être logé dans le Fonds européen pour les régions et les collectivités », permettrait aux opérateurs de continuer leur activité durant la crise « et servirait aussi de catalyseur pour un développement économique une fois la que la pandémie sera terminée et que le pouls des pays européens battra de nouveau ».
D’ores et déjà, aux Etats-Unis, le Fonds de protection contre le coronavirus (CFP) s’apprête à consacrer 25 milliards de dollars US au transport public. Au Royaume-Uni, parmi les mesures d’urgence prises par le Département des Transports, un plan massif d’aide au transport public (trains et autobus) a été mis en place pour assurer la continuité des services.
Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’Etat aux Transports, assure ne pas vouloir se dsengager du ferroviaire
Alors que la Fnaut a dénoncé les menaces de désinvestissement dans le réseau ferroviaire français, Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’Etat aux Transports du gouvernement Philippe, a assuré devant la commission du Développement durable de l’Assemblée nationale lors d’une audition à distance, « qu’il n’est pas question d’annuler les investissements ferroviaires ». « En rien l'ambition, ici, n'est altérée s'agissant du mode ferroviaire », a-t-il insisté. Selon lui, seules des adaptations temporelles sont à prévoir : « Les calendriers seront à retravailler dans la mesure où un certain nombre de travaux ont été suspendus ou ralentis. Le principe de réalité nous impose simplement de revoir les calendriers, et cela sera évidemment avec les services d'ingénierie des différentes parties prenantes ».
Rame à deux niveau de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur en gare de Marseille-Saint Charles, à destination d'Avignon. Le projet de gare souterraine traversante permettant des liaisons de pérophérie à périphérie est un élément clé pour un transfert modal. Sera-il retardé ? (2020) ©RDS
« La SNCF a perdu beaucoup d'argent » et il y a besoin « de rephaser la trajectoire financière du groupe public », a ajouté M. Djebbari. Le 6 avril, sa ministre de tutelle Elisabeth Borne, avait tenté de rassurer : « Nous allons regarder comment on peut assurer que la SNCF garde bien ses moyens d'investissement. C'est très important de continuer à investir pour assurer un meilleur service aux Français ».