Avec la Fondazione FS, l'exploitant historique italien promeut lignes et trains touristiques. La France regarde...
Le train est un moyen de transport capacitaire, respectueux de l’environnement, peu gourmand en espace et en énergie, dont les usages sont aussi divers que les déplacements professionnels, pour études, familiaux mais aussi touristiques et de loisirs. Si les premiers de ces usages coulent de source, les derniers sont plus ou moins valorisés selon les pays et les géographies.
Si la Suisse a fait du simple plaisir du voyage en train une véritable industrie, une destination en soi, l’Italie entreprend un effort de valorisation simultanée de son patrimoine de matériel roulant et de ses lignes les plus remarquables, souvent de « petites » lignes parcourant des régions admirables et neutralisées depuis quelques années. Les chemins de fer de l’État se sont ainsi dotés de la Fondazione ferrovie dello Stato italiane (FS, Fondation des chemins de fer de l’État italien) et de la filiale FS Treni Turistici italiani destinés à mettre en valeur et exploiter ce patrimoine.
Pendant ce temps, en France, c’est le secteur associatif qui, très majoritairement, assure la conservation et la restauration du matériel roulant patrimonial – hormis le remarquable Musée du train de Mulhouse. Quant à l’exploitation touristique des lignes, elle est soit assurée par des bénévoles sur des sections abandonnées (sauf quelques entreprises au statut privé en Ardèche), soit… massivement ignorée sur le réseau ferré national, tant par les régions que par l’exploitant dominant, SNCF Voyageurs.
« Redécouvrir le charme d’un voyage vécu à bon rythme »
L’initiative italienne est intéressante. Le directeur général de la Fondazione ferrovie dello Stato italiane, et administrateur délégué de FS Treni Turistici italiani, Luigi Francesco Cantamessa, diplômé de l’institut polytechnique de Milan, présente sa fonction par ces mots : « Chaque fois que je voyage le long d’une voie ferrée historique, je suis surpris de voir des personnes observer le paysage depuis les fenêtres, s’enthousiasmer et redécouvrir le charme d’un voyage vécu au bon rythme. Dans ces moments-là , je réfléchis à la manière dont le chemin de fer parvient encore à offrir un point de vue privilégié sur notre territoire ».
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Largement aidée par la région Lombardie, la Fondazione FS organise des trains à balladeuses sur des lignes ressuscitées, avec un succès croissant, dans le nord de l'Italie. (Doc. Fondazione FS)
De fait, le voyage en train libère la personne de la contrainte de la conduite. Le voyage sur route en automobile centre le regard sur le bitume et ses à-côté. Le voyage sur rails en train projette le regard sur le paysage environnant.
C’est précisément la mission de la Fondation FS italiane : préserver et valoriser le patrimoine ferroviaire « afin qu’il continue de raconter l’histoire de notre nation et d’offrir de nouvelles opportunités de la découvrir à travers les voyages », ajoute M. Cantamessa.
Mille kilomètres de lignes réactivées en mode touristique par les FS
Luigi Francesco Cantamessa dirige la Fondation FS Italiane depuis 2014. Il a promu et géré la réouverture de quelque 1.000 km de lignes ferroviaires historiques, précédemment abandonnées ou fermées. La Fondation les a réactivées avec des trains historiques et touristiques. Grâce à ces initiatives, le nombre de touristes transportés sur ce type de services est passé de 8.000 en 2014 à 100.000 dès 2019. Parallèlement, la Fondation a lancé et supervisé le recensement, le catalogage et la numérisation de la totalité des archives historiques des Ferrovie dello Stato depuis 1905, année de leur fondation par nationalisation des grands réseaux régionaux préexistants.
Des trains historiques sont organisés sur des lignes en exploitation normale. Par exemple, du 5 juillet au 16 août, la Fondation FS a fait circuler une rame de matériel ancien par la « ligne des merveilles », entre Turin et Imperia via Cuneo, Limone, le col de Tende, Tende, Breil, Vintimille, Sanremo.
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Luigi Francesco Cantamessa, dirigeant de la Fondazione FS, photographié dans une voiture historique des FS, avec sièges en bois vernis. Cet ingénieur diplômé du Politecnico di Milano avait choisi pour thème de sa thèse: "Le rétablissement de compétitivité et d'efficience des lignes ferroviaires secondaires". (Doc. Fondazione FS)
Est ainsi conservé et exploité un important patrimoine de photographies, de vidéo et de documents, accessibles au public soit sous forme numérique via www.achiviofondazionefs.it, soit auprès du service archives du siège historique des FS, piazza della Croce Rossa, à Rome. Enfin, la Fondation a promu la restauration et gère le Musée national ferroviaire de Pietrarsa, dans la province de Naples (Campanie), qui affiche une fréquentation dépassant les 150.000 visiteurs annuels. Elle entreprend en outre la restauration du Musée ferroviaire italien de Trieste Campo Marzio (Frioul Vénétie Julienne), délaissé depuis une vingtaine d’années.
Parmi les autres projets de la Fondation, celui de la restauration de la rame de quatre voitures du Train présidentiel italien, l’ancien Train royal, resté immobilisé pendant vingt ans et remis en service pour divers déplacements du président de la République italienne.
Fort contraste avec l’Hexagone
Pour un Français, la réouverture à des fins touristiques de lignes neutralisées par une filiale de l’opérateur historique des chemins de fer italiens contraste fortement avec la situation dans l’Hexagone. L’Italie a fermé un nombre important de lignes, particulièrement dans le Piémont. Il reste toutefois proportionnellement moins important qu’en France, où le réseau ferré national historique a été divisé par deux, tandis que les réseaux locaux ont totalement disparu à de rares exceptions près (Digne-Nice et Corse).
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Vue plongeante sur une rame du train touristique à vapeur du GECP, sur la ligne à voie métrique Digne-Nice, en complément de l'offre commerciale classique. (Doc. GECP)
Dans les trois régions étudiées par Raildusud (Occitanie, Provence-Côte-d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes), les exemples surabondent de sections de lignes, soit du réseau ferré national, soit ex-départementales, qui ont vaillamment été ressuscitées grâce uniquement aux bénévoles d’associations ou à de petites entreprises à vocation touristiques. Mais un nombre considérable de sections fermées sont plutôt cédées à des collectivités pour en faire des « voies vertes » supposées attirer des touristes. Désormais tellement nombreuses, elles sont très généralement vides, à l’exception de sections situées en zone urbanisée.
Parmi les exemples de lignes maintenues en exploitation touristique, citons dans le grand Sud-Est, sur l’ancien réseau ferré national : Ambert-La Chaise-Dieu (Puy-de-Dôme et Haute-Loire) du Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez, exploitée par l’association AGRIVAP ; Estivareille-La Chaise-Dieu (Haute-Loire) du même syndicat mais exploitée par l’association Chemin de fer du Haut Forez ; Anduze-Saint-Jean-du-Gard (Gard), exploitée par la société privée SAS CITEV.
Sur l’ancien réseau départemental : Tournon-Lamastre (Ardèche), exploitée par la société privée SNC Chemin de fer du Vivarais (Kleber Rossillon et Courriers Rhodaniens associés).
Sur la ligne Digne-Nice, désormais propriété de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, un train touristique circule, parallèlement à l’exploitation commerciale classique, entre Puget-Théniers et Annot avec du matériel ancien et traction vapeur. Il est exploité par l’association GECP.
Des trains touristiques disparus, des initiatives SNCF abandonnées
Ont disparu plusieurs trains touristiques en raison du manque de ressources et de soutien des institutions et du groupe SNCF, en particulier : Carnoules-Brignoles (Var) qui fut exploité par l’ATTCV (Association du train touristique du Centre Var) et tente de reprendre du service, pour l’instant en vain ; Sainte-Foy l’Argentière-Sain-Bel (Rhône) disparu avec la fermeture de la ligne (ex-Lyon Saint-Paul-Montbrison) au fret des carrières de la vallée de la Brévenne.
Faisceau de l'ancienne gare de Sainte-Foy-L'Argentière (Rhône), où stationne le matériel conservé par l'association du TTLM (Train touristique des Monts du Lyonnais). La disparition du trafic de ballast d'une carrière proche en aval et des espoirs de rétablissement du TTLM sont dus au refus de SNCF Réseau et de la région Auvergne-Rhône-Alpes de financer les travaux d'infrastructure nécessaire au maintien de cette ligne dite de la Brévenne. Une importante usine de tuiles est située... derrière la haie de cyprès (à d.). Elle est exclusivement desservie par des norias de camions. (Cl. RDS)
Du côté du réseau ferré national maintenu, SNCF Voyageurs a publié voici quelques années de courtes vidéos, avec vues prises par des drones de trains dans des paysages splendides mettant en avant la dimension touristique de certains services TER : Côte Bleue, ligne des Alpes… Mais le bilan reste désertique.
Au cours des années 1980, la SNCF avait organisé des accompagnements à valorisation touristiques de trains réguliers : sur les lignes des Causses (Béziers-Neussargues), des Cévennes (Nîmes-Clermont-Ferrand) et des Alpes (Grenoble-Veynes). On y trouvait un accompagnement avec commentaire des régions traversées et de l’histoire de la ligne et, à certaines périodes, des ventes de produits régionaux au bar des rames Corail sur les lignes du Massif Central.
Hélas, cette belle initiative est restée isolée. Depuis quarante ans, on n’enregistre aucun effort visible destiné à valoriser les trains sur un mode touristique, hormis le célèbre Train Jaune Villefranche-Latour-de-Carol, et la ligne Saint-Gervais-Vallorcine-Martigny, joyaux touristiques par eux-mêmes quoique non commentés ni accompagnés. Or, écrivions-nous inspirés par la Fondation FS, le train peut être autre chose qu’un moyen d’aller d’un point à un autre : il peut être en soi une destination et un outil de découverte de la province traversée.
Le succès des initiatives privées - largement handicapées par des réglementations tatillonnes et en général par un dédain affiché des autorités politiques qui peinent à subventionner - sur des lignes abandonnées le démontrent abondamment. Or il vaut certainement mieux un train touristique capacitaire, valorisant les paysages, l’histoire et pérennisant tant bien que mal un bout d’infrastructure ferroviaire possiblement utile sous une forme future (fret, voyageurs réguliers), qu’une piste cyclable coûteuse et à la fréquentation homéopathique.
Ces lignes du grand Sud-Est (français) au fort potentiel touristique
On relèvera pour terminer quelques lignes du grand Sud-Est en exploitation susceptibles de recevoir des trains à valorisation touristique avec accompagnement, commentaires historiques et géographiques, et valorisation de produits locaux :
Nîmes-Clermont-Ferrand ; Béziers-Neussargues ; La Bastide-Le Monastier (Marvejols) ; Toulouse-Latour-de-Carol ; Grenoble-Veynes ; Veynes-Valence ; (Marseille) Veynes-Briançon ; (Lyon) Lozanne-Paray-le-Monial ; Saint-Etienne-Le Puy-Saint-Georges d’Aurac (Clermont-Ferrand) ; Aurillac-Arvant (Clermont-Ferrand) ; Marseille-Martigues (Miramas) ; Marseille-Toulon ; Saint-Raphaël-Nice-Menton-Vintimille ; Nice-Tende-Limone ; Chambéry-Albertville-Bourg-Saint-Maurice ; Chambéry-Annecy-La Roche-sur-Foron (Annemasse) ; La Roche-sur-Foron-Saint-Gervais…
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Gare de Clelles (Isère), sur la ligne Grenoble-Veynes, au pied du célèbre mont Aiguille qu'on aperçoit en arrière-plan. Sur le pignon du bâtiment, on distingue aussi une carte des chemins de randonnée du secteur du Trièves et du flanc est du Vercors. A l'intérieur de la salle d'attente, maintenue ouverte, une abondante documentation ferroviaire apportée par les cheminots et par des militants d'associations. (Cl. RDS)
Il y a donc le choix pour les régions, leurs TER et SNCF Voyageurs.
Quant aux lignes neutralisées qui pourraient être revalorisées, après réactivation minimaliste, sur un mode exclusivement touristique, dans un premier temps au moins, nous ne les comptons plus. On pourrait citer Le Puy-Langogne, Alès-Le Teil, (Montpellier) Les Mazes-Sommières-Quissac-Mas-des-Gardies (Alès)… Mais cette dernière a été convertie partiellement en voie supposée « verte » à grands frais par le département du Gard. Et l’esprit, comme les finances, des collectivités et de l’État au sujet du réseau ferré régional reste aujourd’hui à la liquidation… une permanence depuis 1938.
Il est douteux que les initiatives italiennes puissent inspirer les hauts gradés d’une SNCF foncièrement jacobine, et ceux des régions étranglées financièrement et trop par les logiques de pure fonctionnalisme, sans envisager la valeur propre de la beauté, de l’histoire et de l’appartenance que permet le simple déplacement en train sur tant de lignes. Tout au plus relève-t-on quelques initiatives d’informations touristiques en gare, à l’image de Clelles (Isère) ou de Charbonnière (Rhône). En revanche Tournemire Roquefort (Aveyron) offre un contre-exemple, privée d’accompagnement visuel pour valoriser la proximité des célèbres caves.