Plan gouvernemental d’électrification des usages : pour la route mais rien pour le rail
(En vignette, rames TER Auvergne-Rhône-Alpes au Côteau (Loire), jonction des lignes vers Lyon et Saint-Etienne)
Le gouvernement français vient de lancer, le 23 avril, un vaste « plan d’électrification des usages » qui couvre l’accès au réseau, l’électrification des bâtiments, des mobilités, de l’industrie, de l’artisanat et de l’agriculture. Mais à aucun moment ce vaste « plan » n’évoque l’électrification complémentaire du réseau ferroviaire, qui en a pourtant bien besoin, des lignes importantes demeurant assurées en traction thermique ou, à terme éventuellement, avec de coûteux trains à batteries.
Véhicules électriques, camions électriques, bornes...
Concernant les mobilités, le « plan d’électrification des usages » comporte six mesures. La première prévoit de proposer 50.000 nouveaux véhicules en « leasing social » dès juillet 2026, après 100.000 déjà proposés aux « ménages modestes ». Puis viennent le renforcement du soutien à l’achat de véhicules utilitaires légers électriques, le renforcement du soutien à l’achat de poids lourds électriques, le principe d’un renouvellement 100 % électrique de la flotte des véhicules de l’État et, enfin, la planification du déploiement des bornes de recharge sur le réseau routier national.
Au chapitre de l’électrification de l’industrie, de l’artisanat et de l’agriculture, on note en particulier un accompagnement de l’électrification des engins de chantier, un développement de l’offre d’engins agricoles électriques, l’électrification ou l’hybridation des navires de pêche, la décarbonation et l’électrification des grands sites industriels…
Bien que le réseau ferroviaire soit à la fois un élément clé des « mobilités » et un outil industriel de premier ordre, ce « plan d’électrification des usages » solennellement présenté par le ministre de l’Economie et des Finances Roland Lescure en personne, n’évoque à aucun moment son électrification complémentaire.
58 % du réseau historique français électrifié
A ce jour, le réseau ferroviaire français n’est électrifié qu’à 60,8 % de son linéaire, soit 15.687 km. Les quelque 2.800 km de lignes à grande vitesse sont inclus. Le réseau historique subsistant, soit quelque 25.000 km, n’est donc électrifié qu’à 58 % environ. Parmi les lignes importantes non électrifiées, en particulier celles de maillage national, on relève en particulier dans le grand Sud-Est Saint-Germain-des-Fossés-Saint-Germain-au-Mont-d’Or, qui complète la transversale Lyon-Nantes, et son antenne Roanne-Saint-Etienne.
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Viaduc ferroviaire sur la ligne Ivrée-Aoste, la dernière en date à avoir été électrifiée par le réseau ferré national italien, qui dispose d'un électrification ancienne et importante.
Le réseau ferroviaire allemand, nettement plus dense que le réseau français, qui était électrifié à 61 % en 2020, vise à atteindre 75 % cette année. Une campagne massive d’électrification par caténaire a été lancée au titre de l’amélioration des infrastructures et de l’indépendance énergétique.
En Italie, pays qui a très tôt électrifié son réseau en raison de l’absence de charbon dans ses sous-sols, 12.022 km sur les 16.787 km du réseau national géré par RFI, sont électrifiés, soit un taux de près de 72 %. L’électrification a augmenté récemment avec la pose de la caténaire dans la région autonome de la Vallée d’Aoste.
La Suisse dispose d’un réseau totalement électrifié, hormis de courtes sections exploitées par des trains à vapeur touristiques.
Absence de toute mention ferroviaire
L’absence de toute mention d’électrification du mode ferroviaire en dit long sur les dispositions politiques de l’actuel gouvernement. Les électrifications de sections du réseau historique sont devenues rares. La dernière à être entreprise, dans la région Grand Est, concerne la section Nogent-sur-Seine à Troyes. Elle a été lancée fin 2024 et sera mise en service à l’été 2028 pour 56 km, avec rénovation d’ouvrages d’art.
Ailleurs, malgré d’importants hiatus ou des sections isolées dans un réseau électrifié, la caténaire attendra.
Concernant les sections isolées dans un réseau électrifié, on retiendra particulièrement, dans le grand Sud-Est, les réactivations en mode thermique de Sorgues-Carpentras et de Montréjeau-Luchon, cette dernière ayant été désélectrifiée lors de sa fermeture. Chaque fois, l’économie d’une électrification s’accompagne d’une complexification des parcs de matériel roulant.
Gare nouvelle de Carpentras, perpendiculaire aux voies provenant de Sorgues ce qui rendra difficile tout rétablissement vers Orange, section dont la plate-forme est devenue une piste cyclable. L'absence d'électrification lors du rétablissement du service voyageurs en avril 2015, après rénovation totale de la superstructure, impose l'usage de rames bimodes. (Cl. RDS)
Dans le cas de Sorgues-Carpentras, ce sont des AGC bimode qui doivent changer de système de propulsion à Sorgues, passant de la caténaire 1,5 kV continu depuis Avignon TGV à la propulsion diesel. Pour Montréjeau-Luchon, la navette est diesel et les projets, non accomplis, envisagent une propulsion à hydrogène. Cette solution, coûteuse pour un flux aussi réduit, induirait une nouvelle complexification du parc.
L’étoile de Roanne, hiatus sur Lyon-Nantes/Clermont-Ferrand
Concernant les maillons électrifiés manquant au réseau structurant, l’étoile de Roanne - ou ce qu’il en reste après la disparition de la ligne vers Paray-le-Monial et de son antenne vers la Clayette - en est l’exemple le plus frappant. La section située entre Saint-Germain-des-Fossés et Saint-Germain-au-Mont-d’Or, longue de 144 km, est le seul maillon non électrifié de la transversale Lyon-Nantes.
L’absence de caténaire sur cette section est d’autant plus regrettable que son profil est difficile avec un passage du col des Sauvages encadré par des rampes de 26 ‰. Certes le tunnel sommital, long de 2.940 m, imposerait une reprise de sa géométrie pour une électrification en 25 kV 50 Hz, dont le gabarit électrique doit être plus généreux que celui en courant continu. Pour autant, une électrification en 1.500 v continu, donc moins exigeante dans ce domaine, ferait sens puisque côté Lyon la ligne trouverait le même type de courant, depuis Saint-Germain-au-Mont-d’Or. Et que tout le matériel roulant électrique est désormais polycourant.
La section (Roanne) Le Coteau-Saint-Etienne, longue de 77 km, voit passer, outre ses navettes de TER, assez fréquentes pour desservir les nombreuses villes de la plaine du Forez, un trafic fret notable. Issu des industries locales - carrières de la Loire, eaux minérales… - il est aussi nourri par un trafic fret de transit entre Auvergne et vallée du Rhône afin d’éviter le fameux tunnel des Sauvages. Son électrification paraît logique.
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TER Auvergne-Rhône-Alpes en gare de Roanne en provenance de Saint-Etienne. Cette ville est une étape des Intercités Lyon-Nantes et des TER Lyon-Clermont-Ferrand mais a perdu ses trains accélérés Saint-Etienne-Paris par Moulins avec l'avènement du TGV. (Cl. RDS)
A cheval entre antenne et ligne structurante, la section Aix-Gardanne-Marseille mériterait, vu son intense trafic TER, une électrification sur un autre mode dégradé que celle envisagée voici quelques années. Il prévoyait des trains à batteries rechargeables sur de courtes sections électrifiées. Un « bricolage » impliquant malgré tout des sous-stations et quelques sections caténaires, et surtout un sous-parc dédié.
Dans ce même vaste secteur, on peut citer pour mémoire l’étoile de Veynes. Cet ensemble des lignes Livron-Aspres-sur-Buëch, Grenoble-Veynes, Marseille-Veynes et Veynes-Briançon exigerait un investissement considérable pour être équipé de caténaires. Les tunnels sont nombreux dans la vallée de la Drôme, sur Grenoble-Lus-la-Croix-Haute et sur Veynes-Briançon. Mais le coût permettrait d’unifier les matériels et d’augmenter notablement les performances et l’efficacité énergétique sur un ensemble de lignes à l’intérêt interrégional (aujourd’hui gravement sous-exploité), national (trains Paris-Briançon, possibilité de rames électriques Lyon-Marseille par Veynes), régional (SERM de Grenoble) et bien sûr touristique de premier ordre.
Autour de Lyon, Clermont-Ferrand et Toulouse
Autour de Lyon, outre la ligne vers Roanne, on ne peut passer sous silence enfin la section Lyon-Bourg par la Bresse, longue de 53 km entre Sathonay et Bourg, isolat thermique dans un ensemble électrifié en 1.500v cc. Ni la longue section Aurillac-Neussargues-Arvant-Clermont-Ferrand à laquelle on peut ajouter la sous-section Arvant-Brioude. Leur électrification (double voie et forte fréquence TER de Clermont à Arvant) permettrait d’établir une continuité de traction depuis Béziers jusqu’à Clermont-Ferrand grâce à l’électrification établie depuis les années 1930 de Béziers à Neussargues.
Autour de Toulouse, enfin, outre Montréjeau-Luchon, signalons l’intérêt d’une électrification de la ligne d’Auch à l’ouest, du bouquet Toulouse-Saint-Sulpice-Albi/Mazamet dans le cadre d’un SERM toulousain, permettant là encore une homogénéisation du matériel roulant et donc une standardisation alliée à une économie d’énergie fossile.
Gare de Saint-Sulpice-sur-Tarn, jonction des lignes vers Mazamet (ex-Bédarieux et Montpellier) et vers Tessonnières, Albi et Figeac. Une électrification, même légère, de ce bouquet de lignes et de la ligne Toulouse-Auch permettrait d'homogénéiser le parc voyageurs rayonnant autour de la métropole occitane. (Cl. RDS)
Mais de tout cela, pas un mot dans le plan gouvernemental. De quoi laisser libre cours aux « innovations » plus ou moins durables et fiables, telles les rames mixtes caténaire/batteries ex-caténaires/diesel, les rames « à hydrogène » qui exigent des installations fixes considérables, et autres électrifications plus ou moins « frugales » qui consistent surtout à appliquer au chemin de fer la tactique du moindre coût d’investissement aux dépens de la durabilité de l’investissement et de l’économie d’exploitation par l’homogénéisation du matériel roulant.