« Voie verte » Montluçon-Evaux-les-Bains (27 km) 7 M€ payés par les collectivités : le (coûteux) vélo à la place du train
Emprunter pour cofinancer une « voie verte » dans une région fort peu touristique à la place d’une section de voie ferrée appartenant jusqu’en février 2008 à un axe radial : telle est la décision de l’intercommunalité Montluçon Communauté alors que la consultation publique vient d’être lancée pour créer cette piste cyclable qui reliera Montluçon (Allier) à Evaux-les-Bains (Creuse), soit 27 km.
Il est peu probable que les curistes de la belle station thermale d’Evaux-les-Bains, spécialisée dans le traitement des rhumatismes, des affections veineuses et gynécologiques, connue depuis l’antiquité romaine et récemment rénovée à grands frais par l’argent public, enfourchent un vélo depuis Montluçon pour parcourir 27 km et un dénivelé de 85 m. Mais l’idée selon laquelle une « voie verte » nord-sud traversant la France de part en part constitue un argument touristique déterminant, plutôt qu’une voie ferrée, paraît avoir envahi une multitude de cerveaux d’élus à travers tout le pays. L’histoire du crash des tulipes par saturation du marché, aux Pays-Bas au XVIIe siècle, semble devoir se répéter, version vélocypédique.
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Vue des hôtels de la station thermale d'Evaux-les-Bains. La municipalité a financé d'importants travaux de rénovation pour y relancer un thermalisme de qualité... quelques années après que l'Etat a supprimé toute desserte ferroviaire. Tout accès d'un curiste nécessite une automobile. (Cl. RDS)
7 millions d’euros entièrement financés par les collectivités
La consultation publique pour ce projet à près de 7 millions d’euros entièrement financé par les collectivités locales, a été lancée le 29 janvier, en mode numérisé ce qui exclura les personnes frappées d’illectronisme. Elle durera jusqu’au 28 février. Des contribuables de l’Allier et de la Creuse, feront-ils remarquer que jusqu’en 2008 des trains Corail Paris-Ussel amenaient à Evaux-les-Bains nombre de curistes, qui animaient l’économie locale, déplorant qu’ils aient été sacrifiés sur l’autel du tout-routier ?
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Profil de la section Montluçon-Ville -Auzances de l'axe radial (Paris) Bourges-Miécaze (Aurillac). Quelques belles déclivités entre la plaine de Montluçon et le plateau. (Doc. RDS)
« C’est un projet qui réjouit les cyclistes », s’enthousiasme un média régional. L’affaire est portée par les communautés de communes Montluçon Communauté et Creuse Confluence. Cette section de ligne allègrement liquidée par l’État, voici 18 ans exactement, par souci d’économie sur le dos des populations locales, comporte 15 km dans l’Allier et 12 km dans la Creuse. Elle travers quatre communes de Montluçon Communauté : Montluçon, Lignerolles, Lavault-Sainte-Anne et Teillet-Argenty ; et deux communes de Creuse Confluence : Budelière et Evaux-les Bains.
Jusqu’en 2008, la ligne desservait 16 gares jusqu’à Ussel
La ligne desservait, sur 27 km, les gares de Montluçon Ville, Lignerolles, Teillet-Argenty, Budelière-Chambon et Evaux-les-Bains. Plus au sud, elle desservait neuf autres gares jusqu’à celle d’Eygurande-Merlines incluse (65 km), puis deux autres jusqu’à Ussel incluse (18 km) soit seize gares au total dans des cantons notoirement enclavés.
L’objectif de la « voie verte » est plus qu’ambitieux puisqu’il entend constituer un maillon de l’itinéraire de « véloroute » « La Vagabonde » qui relierait Montluçon à Montech, près de Montauban. Les élus locaux affirment qu’elle dynamisera l’offre touristique du sud de l’Allier et de l’est de la Creuse « grâce au vélotourisme ».
Extrait de la carte Taride des chemins de fer français de 1930. En orangé les lignes du PO, en bleu celles du PLM. La ligne Montluçon-Gouttières n'est pas encore mise en service, la ligne Montluçon-Eygurande-Merlines est considérée comme structurante (trait épais). (Doc. RDS)
« Les habitants pourront aussi en bénéficier pour leurs trajets quotidiens », affirme un média local sans préciser quels habitants seront en mesure de parcourir à vélo en moyenne une dizaine de kilomètres pour rejoindre Montluçon depuis les communes traversées… pour aller faire des courses, se rendre au travail ou au lycée par tous les temps ou aller consulter à l’hôpital, par exemple.
Valoriser le patrimoine naturel pour les cyclistes
Les deux intercommunalités nourrissent l’espoir, coûteux, d’utiliser cette « voie verte » comme vecteur de valorisation du patrimoine naturel local. Naguère les trains grandes lignes et des autorails locaux permettaient d’admirer ces paysages à longueur d’année. Bientôt ce seront quelques vélos à la belle saison. Ce patrimoine comporte la zone Natura 200 des gorges du Haut-Cher, celle des gorges de la Tardes et vallée du Cher, ainsi que le viaduc de la Tardes, conçu par les ateliers d’Eiffel entre l’ancienne gare de Budelière-Chambon et celle d’Evaux-les-Bains.
Le viaduc de la Tardes est long de 250,5 m et sa plus grande hauteur atteint 91,33 m. Conçu en treillis métallique riveté, il fut construit entre 1882 et 1885 par les ateliers de Levallois-Perret dirigés par Gustave Eiffel. Il fut ouvert à la circulation ferroviaire commerciale le 13 juin 1887, en même temps que la ligne Montluçon-Eygurande-Merlines, élément de la radiale la plus courte entre Paris et Aurillac, concédée à la compagnie du Paris-Orléans. Il fut inscrit au titre de monument historique en janvier 1975, soit 33 ans avant la suppression du trafic ferroviaire.
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Viaduc de la Tardes en construction, au début de la IIIe République. La Ve l'aura privé de ses trains, renvoyant les voyageurs à l'improbables lignes d'autocars.
Une fois la consultation réglementaire réalisée, ce mois-ci, les travaux de mutation de la voie ferrée en piste cyclable pourront d’engager fin 2026, d’après les observateurs régionaux, soit avec un an de retard. L’ouverture est envisagée pour 2028, a priori en début d’année, au moins sur la section nord.
6.743.670,45 euros HT pour 27 km mais des lignes de cars squelettiques et des
Le coût prévisionnel de cet « outil touristique » est de 6.743.670,45 euros hors taxes, soit plus de 7 millions d’euros TTC. La répartition entre les deux intercommunalités se fera au prorata de la longueur, soit 55 % pour Montluçon Communauté (3.450.712,36 euros HT) et 45 % pour Creuse Confluence, soit 3.92.958,09 euros HT.
On aurait pu imaginer une autre destination pour ces importants investissements appuyés sur l’endettement. Par exemple une amélioration substantielle des services d’autocars desservant Evaux-les-Bains depuis Montluçon. La ligne 257 des autocars régionaux de Nouvelle-Aquitaine ne relie Montluçon à Evaux-les-Bains qu’une fois par jour à longueur d’année, deux autres fois par jour hors vacances scolaires sauf les dimanches, avec un ajout d’une rotation les lundis, mercredis et vendredis et un autre les vendredis, mais tous aussi hors vacances scolaires uniquement. Une trame horaire à faire fuir les clients occasionnels.
D ans les contributions à l'enquête publique, on a pu relever cet argumentaire coup-de-poing et plein de bon sens : « Comment les politiques expliquent aux militaires du Camp de la Courtine qu'il faut venir au entraînement avec un vélo... plus de trains militaires. Comment les politiques expliquent aux travailleurs du bois, scieries des Combrailles qu'il faut rouler les billes de bois à vélos... plus de trains de bois. Comment expliquer aux jeunes étudiants de prendre le vélo à 5 heures du matin, quand tu pars de Creuse pour être scolarisé à Montluçon... »
Et de conclure, à l'intention d'élus qui préfèrent investir l'argent public dans la société des loisirs: « Après un abandon de l'Etat pour le milieu rural, les politiques locaux peaufinent la zone blanche des Combrailles ! »
Ce qui reste de la gare de Budelière-Chambon, dont le bâtiment voyageurs avait été détruit avant la suppression des services, remplacé par un abri en ciment armé à peine digne d'une station d'autocars. On remarque l'importante emprise fret abandonnée. Tout est désormais sur la route... sauf bientôt les cyclistes (Cl. RDS)
Evaux-les-Bains est relié à Guéret une fois par jour par car sauf les samedis et dimanches par la ligne 254 hors vacances scolaires uniquement, avec un ajout les mercredis et vendredis hors vacances scolaires.
Rappelons que cette radiale Paris-Aurillac fut interrompue dès mai 1950 entre Eygurande-Merlines et Bort en raison de la submersion partielle de cette section par le barrage de Bort-les-Orgues. Des travaux avaient été projetés pour créer une déviation permettant de maintenir la continuité de la ligne ferroviaire, puis abandonnés. Cinquante-huit ans après, en février 2008, la section Montluçon-Eygurande-Merlines fut neutralisée.
Etudes, défrichage, dépose, purge, surfaçage… mais les viaducs à la SNCF
L’enveloppe dédiée à la « voie verte » permet, entre autres, les coûteuses études préalables, puis le défrichage, la dépose des rails, des 35.000 traverses et de centaines de tonnes de ballast, la purge et le rétablissement des réseaux hydrauliques, la pose d’une sous-couche et d’un revêtement adapté aux vélos, l’installation de protections de sécurité, la pose de balises d’information et de direction, l’aménagement des accès secondaires au long de l’itinéraire… De quoi expliquer les 260.000 euros par kilomètre HT annoncés pour cette opération, soit environ le cinquième d’une restauration pour rétablissement du service ferroviaire.
Ancienne gare d'Evaux-les-Bains, dont on note l'abri voyageurs (à g.) et les anciennes importantes emprises fret. Un désastre en terme de capital public du système de transport. (Cl. RDS)
« Nous avons acquis l’emprise mais les ouvrages d’art et les ponts ne peuvent pas être pris en charge par nos deux collectivités. Ils restent la propriété de la SNCF qui se charge de leur entretien », précisait aux médias Francis Nouhant, vice-président délégué aux mobilités de Montluçon Communauté, coordinatrice des travaux sur l’ensemble de l’itinéraire. SNCF Réseau se transforme ici en cogestionnaire d’infrastructure cycliste.
Reste enfin que cet itinéraire ne sera pas proposé aux cyclistes dès le début de l’année 2028 puisque l’intercommunalité Creuse Confluence a son propre plan de financement, décalé de plusieurs trimestres. L’intercommunalité de Montluçon a déjà, pour sa part, déjà dû recourir à de gros emprunts pour ses différents projets : rénovation urbaine du quartier « sensible » Pierre-Leroux pour 6 millions d’euros cofinancés avec l’État (la « voie verte » coûtera plus cher aux finances locales), nouveau franchissement du Cher, pôle tennistique , mise en accessibilité d’arrêts de bus urbains... et ladite « voie verte ».