« L’affaire du Ouigo Lyon-Bordeaux » met à nu la mécanique de l’exclusion territoriale (éditorial)
« L’affaire du Ouigo Lyon-Bordeaux » semble être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la fracture - du gouffre - territorial qui lacère la France jacobine. SNCF Voyageurs envisage de lancer en 2027 un TGV à bas coûts (mais à fortes contraintes) entre Lyon et Bordeaux via a gare RER-TGV de Massy dans la banlieue sud de la capitale. Ce parcours d’un millier de kilomètres concerne moins les clients du voyage Lyon-Bordeaux que ceux des parcours Massy-Bordeaux et Massy-Lyon.
L’annonce de ce projet a ulcéré les populations et élus des villes des itinéraires Lyon-Bordeaux par le Massif Central, lignes longues de 629 à 639 km selon qu’elles passent par Clermont-Ferrand ou Montluçon. Les trains Intercités qui les desservaient ont disparu, pour les dernier, en 2014. A ce jour, aucun train direct ne relie plus Lyon à Bordeaux, ni TGV par l’Ile-de-France, ni par Toulouse, ni par le Massif central.
Il convient d’entrée de bien préciser les responsabilités de ce gouffre apparu ainsi entre une relation inter-métropolitaine axée sur Bordeaux, Lyon et surtout Paris, et l’absence de toute relation via des provinces du Massif Central, naguère traversées par les Intercités, « trains d’équilibre du territoire » conventionnés et subventionnés par l’Etat.
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Aperçu du technicentre TGV de Lyon Guillotière, avec une batterie de trains à grande vitesse dont un Ouigo. Une liaison Ouigo Lyon-Bordeaux permettrait avant tout d'augmenter la desserte de et vers la banlieue sud de la région parisienne. (Cl. RDS)
Avec ce projet de Ouigo, SNCF Voyageurs joue le jeu qui lui est imposé par l’Union Européenne et surtout l’État français, qui a choisi d’opter pour le système concurrentiel le plus radical qui soit en matière de lignes à grande vitesse. Le Ouigo Lyon-Bordeaux serait opéré en Service librement organisé (SLO), donc à ses risques et périls. Elle doit en extraire un bénéfice, qui sera largement nourri par la clientèle parisienne vers l’une et l’autre des extrémités puisque le parcours de bout en bout, malgré l’emprunt de lignes à grande vitesse, exigera environ 5 heures, temps peu concurrentiel par rapport à l’avion, voire l’automobile qui selon Via Michelin permet un Lyon-Bordeaux en 5 h 46 mn.
Il est symptomatique que SNCF Voyageurs ait choisi un itinéraire de contournement du Massif central via l’Ile-de-France, mieux achalandée, plutôt que par Toulouse. Ce dernier, long de 780 km environ, est actuellement proposé au mieux en 6 h 42 mn avec obligation de correspondance et sans emprunt de la ligne à grande vitesse disponibles Nîmes-Montpellier. Il pourrait être diminué d’une bonne demi-heure.
Levée de boucliers
La levée de bouclier qui a suivi l’annonce du projet de ce projet de Ouigo est venue des élus et associations du Massif central. Elle est parfaitement légitime. Les villes de Périgueux, Brive, Ussel, Clermont-Ferrand pour l’itinéraire sud, Périgueux, Limoges, Guéret, Montluçon, Gannat, Roanne pour l’itinéraire nord, ont beau jeu de saisir l’occasion pour protester contre l’abandon des relations Intercités qui leur permettaient non seulement de rejoindre les deux métropoles d’extrémités, mais aussi de franchir aisément les frontières entre les deux régions Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes, dont les TER aujourd’hui se tournent littéralement le dos.
Pire : l’itinéraire Lyon-Bordeaux par Clermont-Ferrand et Brive est physiquement interrompu entre Puy-de-Dôme et Corrèze depuis 2014. Quant à celui par Montluçon, ses voies subsistent mais sans relation à grande distance, au point même que la région Auvergne-Rhône-Alpes n’y fait circuler aucun train entre Montluçon (Allier) et Lyon, pourtant capitale de la « grande » région incluant l’Allier.
Une pétition a été lancée dans les départements du Massif central. La présidente du conseil départemental de la Creuse, Valérie Simonet (divers droite), ne s’est pas trompée en écrivant une lettre au Premier ministre Lecornu dans laquelle elle estime que « ce problème n’est pas celui des Bordelais ou des Lyonnais, mais c’est celui des habitants du Massif Central, qui sont déjà empêchés dans leurs déplacements vers les grandes villes ».
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Gare de Felletin, totalement abandonnée depuis août après une lente agonie due à l'amputation de la section Felletin-Ussel. La Creuse est aux avant-postes de la protestation contre l'abandon, voici une décennie déjà, des relations Intercités transversales Lyon-Bordeaux qui la desservaient. C'est en effet le dernier département en date à avoir vu supprimer, cet été, une ligne de chemin de fer : entre Busseau-sur-Creuse et Felletin via Aubusson.
Frédéric Aguilera, vice-président (LR) chargé des Transports à la région Auvergne-Rhône-Alpes, déplore pour sa part que « ça fasse quarante ans qu’on a l’impression que le Massif Central, sur le plan ferroviaire, a été totalement abandonné ». C'est plus qu'une impression. Mais sa critique serait plus recevable, au demeurant, si son conseil régional proposait des trains TER entre Montluçon et Lyon, ce qui relève de sa compétence exclusive.
Dans « l‘affaire du Ouigo Lyon-Bordeaux », SNCF Voyageurs, qui participe plus que de raison au financement de l’infrastructure du réseau ferré national par le mécanisme du « fonds de concours » alors que l’État français figure dans les dernières places européennes en la matière, joue le jeu qu’on lui impose. Sa proposition est commercialement logique. Il s’agit avant tout de faire du chiffre. Elle n’a aucune obligation d’aménager le territoire puisque le seul critère qui lui est imposé consiste à obtenir, par ses TGV en SLO, une recette supérieure à la dépense.
Dramatiquement pro-cyclique
C’est l’État français qui est en cause. On pourra objecter que la « diagonale du vide », qui inclut le Massif central, présente dans notre pays une densité parmi les plus basses d’Europe et qu’il ne sert à rien d’y dépenser de l’argent public dans les trains Intercités subventionnés par l’État. Mais le désengagement de la puissance publique dans ces provinces, avec en particulier la liquidation délibérée de nombreuses lignes (physiques) et relations (commerciales) ferroviaires, ne fait qu’aggraver cette déprise démographique et économique. Montluçon, par exemple, qui a perdu quatre des sept lignes de son étoile ferroviaire originelle, a vu sa population actuelle diminuer au niveau de celle de 1910. Avec 33.300 habitants cette ville, jadis industrielle, a perdu 42,5 % de sa population depuis 1968.
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Aperçu de la somptueuse "gare" Villejuif-Gustave Roussy du métro circulaire automatique parisien "Grand Paris express" et de ses lignes en correspondance : "un puits lumineux dont le revêtement en inox, décliné sous toutes ses formes (lisse, maillé, perforé, satiné) sublime les neuf niveaux", nous dit la Société du Grand Paris. Des dépenses somptuaires pendant que des province "périphériques" sont traitées, en matière de transport public, comme des pays du tiers-monde. (Doc. SGP)
L’abandon par l’État de ce service public hautement structurant et intégrateur qu’est le chemin de fer sous prétexte de coût excessif en zones peu denses, parallèlement à la surexploitation des relations inter-métropolitaines sous le régime de la « concurrence libre et non faussée », est dramatiquement pro-cyclique. Il attribue un avantage comparatif écrasant aux métropoles, et principalement à l’Ile-de-France, face aux provinces qu’il enfonce dans leur régression. Il s’oppose frontalement au rôle fondateur de l’État qui est celui de la protection, de l’équité et de la justice.
La puissance publique aura investi en une décennie, par endettement et fiscalisation des sièges d'entreprises massivement basés en Ile-de-France, quelque 50 milliards d’euros dans les infrastructures ferroviaires régionales nouvelles de la région parisienne. A l’opposé, voici dix ans, SNCF Réseau et l’État ont fermé une section de la ligne de 150 km reliant Clermont-Ferrand à Saint-Etienne car il manquait 50 millions d’euros pour rénover sa voie qui desservait au total plus d’un million d’habitants. Mille fois moins. Dans le Cantal, la gare de Saint-Flour, sous-préfecture, est desservie par un seul train par jour et par sens.
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Ce qui reste un jour d'hiver de la gare de Laqueuille, sur l'ancien axe Lyon-Bordeaux par Clermont-Ferrand, Ussel et Brive. Il n'y circule plus qu'un train d'eaux minérales en provenance du Mont Dore voisin. La voie Laqueuille-Ussel est neutralisée depuis une décennie. (Cl. S.P.)
Aujourd’hui, ces Français de la « périphérie » sont priés d’attendre en bord de route des cars lents, inconfortables, peu fréquents.
La dérive mortifère de l’État hypercentralisé, qui a détruit plus de la moitié de son réseau ferré originel depuis la nationalisation de 1938 au bénéfice exclusif des relations radiales, n’arrive plus à cacher les conséquences de son mépris des provinces. « L’affaire du Ouigo Lyon-Bordeaux » sert de nouveau révélateur.
Raildusud