TER : réservation obligatoire, contingentement d’achats de billets… le voyageur au service de l'exploitant*
* (Ajout le 22 août de la réaction de Régions de France, au 2e paragraphe)
Il y a quelque chose d’odieux dans la gouvernance de certains services ferroviaires en France. Grand-Est, après Normandie, et leur exploitant SNCF Voyageurs, ont étendu l’obligation de réserver sa place pour voyager en TER au départ de Paris. Auvergne-Rhône-Alpes et SNCF Voyageurs quant à elles refusent régulièrement de délivrer des billets par internet pour leurs services Briançon-Romans par Veynes et Valence sous prétexte de train « complet » alors que l’expérience démontre régulièrement… qu’ils ne sont pas complets.
Lançant des pétitions, les associations d’usagers sont vent debout contre ces nouvelles contraintes qui, sous prétexte de garantie de confort, visent à masquer le manque de matériel et l’insuffisance de l’offre sur un réseau ferroviaire régional français en cruel déficit de moyens. L’appauvrissement relatif du service public de transport rejoint au passage l’obsession du contrôle des foules et le vieux réflexe de dirigeants politiques qui jugent que le citoyen est au service de l'exploitant. Le 22 août Régions de France, qui fédère tous les conseils régionaux, alarmée par l'ampleur des réactions, a affirmé que « la généralisation de la réservation obligatoire ne fait pas partie des travaux en cours sur les transports express régionaux ». Elle a dénoncé un « débat non vérifié et sans fondement ». Il n'en reste pas moins que le fondement dudit débat est une pratique déjà bien réelle dans deux régions.
L’obsession de la réservation obligatoire, manie française
L’obsession de la réservation obligatoire en France a commencé avec l’introduction de la grande vitesse en 1981, accompagnée d’un « yield management » copié sur le modèle aérien. Ce système vise à optimiser le remplissage des rames mais heurte de front le principe de souplesse, l’un des arguments du train, particulièrement lorsque l’offre est cadencée. Devant la contestation de la rigidité du système, SNCF Voyageurs a imaginé des possibilités de changements de billets, mais généralement coûteuses, complexes ou réservées à une élite.
Depuis l’été 2022, l’emprunt de tous les Trains express régionaux (TER) de la région Normandie au départ ou à destination de Paris sont à réservation obligatoire. Depuis cet été, ce système est appliqué aux TER de la région Grande-Est au départ ou à destination de Paris sur les lignes classiques Paris-Châlons-Strasbourg et Paris-Troyes-Mulhouse. Les services de communication de la région Normandie affirment que la mesure, imposée depuis deux ans « rencontre l’assentiment des voyageurs ».
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Rame Regiolis Alstom du service TER Normandie à quai en partance de Paris pour Cherbourg. Au départ de Paris, la réservation est obligatoire malgré l'impératif de souplesse qui devrait présider, en particulier, aux services régionaux. (Doc. Union des Usagers du Paris-Cherbourg)
Jusqu’à présent en France, seuls les trains à grande vitesse et certaines lignes Intercités imposaient une réservation obligatoire. Le contraire des pays du nord de l’Europe, qui ignorent la réservation obligatoire sauf pour les trains de nuit.
L’extension de cette obligation de réservation aux TER souligne la crise profonde que traverse le service ferroviaire français et le manque évident de considération pour la clientèle de la part des décideurs. Depuis l’annonce d’un investissement de 100 milliards d’euros dans le réseau par Elisabeth Borne alors Premier ministre, on attend l’identité des financeurs. Or le réseau français, réduit de moitié depuis sa plus grande extension, est réputé le plus obsolète, tant en matière de qualité de la voie (hors Grande vitesse) que de signalisation. Ce fut par deux fois démontré lors d’audits réalisés par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne à la demande des autorités françaises.
Réseau rétracté, manque de matériel roulant
Pire : la rétraction du maillage ferroviaire se poursuit, après les vagues de suppressions opérées depuis la nationalisation de 1938, qui firent disparaître la moitié des 50.000 km hérités des compagnies.
Ont encore été récemment liquidées les lignes reliant Saint-Etienne à Clermont-Ferrand, le haut Jura (Saint-Claude) à Lyon, Limoges à Angoulême ou Brive par Saint-Yriex, Clermont-Ferrand à Brive... Plus aucun train ne relie Lyon à Bordeaux par le Massif central alors que deux itinéraires existaient jusqu’aux années 2010, ni aucun TGV direct via Toulouse ou l’Ile-de-France, d’ailleurs.
Quant aux lignes TER maintenues, aux fréquences améliorées grâce à l’engagement de nombreuses régions, elles sont désormais pénalisées par le manque de matériel roulant, conséquence d’un manque d’anticipation du succès de leurs services par des régions en mal de budgets, par la multiplication des ralentissements pour manque d’entretien et par des systèmes de signalisation limitant les flux.
Contre la réservation, les pétitions de « En train » et d’ADULT
« Pour avoir le choix d’accéder librement avec un ticket à tel train ou au suivant, parce qu’on a raté celui prévu, la réservation est un non-sens », s’indigne le réseau européen « En train », qui a lancé une pétition nationale (1). Dans le Grand-Est, c’est l’association ADULT (Association de Défense des Usagers de la Ligne TER de la Vallée de la Marne en Champagne Ardennes), membre de la Fnaut Grand-Est qui a lancé une pétition contre la réservation obligatoire dans les TER régionaux au départ de Paris (2).
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Logo de la très vaste région Grand-Est, qui réunit les anciennes régions Champagne-Ardennes, Lorraine et Alsace, apposé sur les caisses de rames TER. (Doc. Région Grand Est)
« A l’heure des mensonges et promesses assénées 24 heures sur 24 par nos gouvernants, la réservation obligatoire dans les TER pourra s’avérer très pratique pour cacher une politique de transports désastreuse ou absente, très pratique aussi pour fermer l’accès du train, marginaliser les personnes âgées, celles sans internet ou dégoûtés par la nouvelle complexité », explique le texte d’« En train ».
Dans le Grand-Est, la pilule a beaucoup de mal à passer. La réservation obligatoire constitue « une mesure particulièrement contraignante pour les voyages du quotidien », affirme le texte de la pétition lancée par ADULT. « En dépit, déjà de nombreux problèmes ou dysfonctionnements, nous sommes régulièrement confrontés à des trains surchargés, de nombreux retards, des trains supprimés pour travaux, remplacés par des cars en nombre insuffisant, et parfois non remplacés, des trains supprimés pour de (trop) nombreuses raisons, sans solutions de remplacement, des modifications de desserte (arrêts supprimés), possiblement des trains sales… », poursuit-il.
Et de s’indigner : « Cela n’a pas suffi : la région nous impose la réservation. Elle nous l'impose comme solution à ses problèmes de gestion des flux, alors qu'elle n'a toujours pas réglé ses soucis énoncés ci-dessus ».
L'ingénieur Pierre Debano : « Certains ne savent pas quand se termine leur journée »
« Beaucoup prennent ces lignes pour aller travailler à Paris. Certains ne savent pas quand termine leur journée. Cette mesure n’a aucun sens », fustige Pierre Debano, ingénieur transports, membre de l’Association des usagers de la ligne TER Vallée de la Marne.
« Nous estimons que la réservation va être une source de problèmes pour l'ensemble des usagers du train », ajoute le texte d'ADULT. De fait, elle induit une différence de traitement entre les usagers puisque sur les lignes concernées s’ajoutent des voyageurs effectuant des parcours internes ou au départ de l’Ile-de-France, des Hauts-de-France ou du Grand-Est, abonnés ou non-abonnés. Le texte ajoute « qu’il n’y a aucune gestion prévue des réservations en cas de situations perturbées (quid en cas de modification du matériel de dernière minute, de suppression inopinée de trains, par exemple...) ».
Mais, surtout, « il y a une perte absolue de la souplesse du TER ». De fait, « ces trains sont empruntés par des travailleurs qui peuvent toujours être retenus par leurs emplois, et donc perdre le bénéfice de leur réservation (même en prenant une place dans la voiture libre d'accès). De plus « la réservation, ce n'est pas une assurance d'avoir une place contrairement à ce que nous assure la région » Grand-Est.
Contingenter plutôt qu’allonger ou ajouter des trains
Les voyageurs se plaignaient d’être entassés à certaines heures, argumentent les exploitants. Mais plutôt que de rajouter des trains ou de les allonger, ces régions – qui sont autorités organisatrices et subventionnent les TER – préfèrent le contingentement. Au demeurant, le choix très français d’acheter systématiquement des rames automotrices limite drastiquement la modulation des capacités unitaires : le choix est entre une ou deux rames. Pas question d’ajouter simplement une ou deux voitures, ainsi que le permettaient les rames tractées. Ces dernières permettent de moduler finement la capacité en ajoutant ou retranchant des voitures, sans que cela engage des coûts excessifs tels que la mobilisation d’une deuxième rame automotrice, ses deux groupes moteurs, ses deux cabines de conduite, etc…
TER Annecy-Valence Ville à Valence TGV. Si la réservation obligatoire paraît impensable sur des services à courte distance, que va-t-il advenir pour les services TER à longue distance, du type Avignon-Port-Bou (303 km), Marseille-Lyon (351 km), Annecy-Valence (249 km), Clermont-Ferrand-Lyon (229 km), dans le grand Sud-Est ? ©RDS
Enfin, le coût unitaire des circulations et le manque de moyens pour l’achat de matériel roulant pousse les autorités organisatrices à concentrer les flux plutôt qu’à augmenter les fréquences.
Or l’application de ce système malthusien à de nombreuses autres lignes de TER risque de s’étendre, les régions étant incapables de faire face à l’augmentation de la fréquentation, plus forte que celle observée sur le réseau TGV ou en Ile-de-France.
Validité limitée à une seule journée, refus de vente de billets pour cause de train « complet »
Déjà, la validité des billets TER a été réduite à une seule journée, avec pénalité en cas d’échange ce qui détruit l’argument de simplicité pour des parcours généralement courts. Pour les TER Briançon-Romans, qui circulent sur les territoires des deux régions limitrophes Provence-Alpes-Côte d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes, si la réservation obligatoire n’est pas imposée, les refus d’achats de billets via les sites internet se multiplient, sous prétexte de surcharge de certains trains. On voit ainsi la mention « complet » qui s’affiche. Pourtant, plusieurs expériences ont démontré que cette mention était mensongère.
Il est en effet possible d’acheter un titre de transport valable une journée sur les distributeurs automatiques ou aux rares guichets humains, d’emprunter le train affiché « complet » sur internet, et de constater souvent qu’il reste suffisamment de places assises libres. Il est important de noter que sur cet axe, les parcours de cabotage sont nombreux, tels Die ou Crest-Valence Ville, et que les fréquences sont faibles.
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Gare de Die (Drôme) à 72 km de Valence Ville. En affichant "complets" certains train Briançon ou Gap-Romans par Valence, la région Auvergne-Rhône-Alpes rabat une partie de la clientèle sur l'autocar, toujours dominant dans la vallée de la Drôme malgré la récente réfection de la voie ferrée. ©RDS
La volonté de la région Auvergne-Rhône-Alpes et de SNCF Voyageurs est-elle de favoriser le report sur les autocars TER qui doublent les sections drômoises de la ligne ferroviaire ? Plutôt que de commander du matériel neuf longtemps à l’avance, « une réponse facile peut être de compenser ailleurs, d'acheter des autobus, moins chers, et donc favoriser encore le routier, et c'est ce qui a été fait en Auvergne-Rhône-Alpes », dénonce « En Train ».
Or, précise un professionnel de SNCF Réseau, la ligne concernée (sections Briançon-Veynes et Veynes-Livron) n’est pas saturée et l’ajout de plusieurs circulations TER est possible sans nécessité d’augmenter la permissivité de la signalisation ou de multiplier les points de croisement.
Il faut que l’accès au train soit simple et souple
Pour de nombreux usagers, prendre le train doit demeurer simple et souple. Les voyageurs ne sont pas des automates dont disposent les transporteurs pour optimiser leurs bilans. Les Suisses, dont le réseau ferroviaire offre des cadences élevées et un accès fluide, disent souvent que dans leur pays « on ne rate pas son train, on prend le suivant »… avec le même billet.
Plus largement, la situation souvent déplorable du transport public dans les provinces de France est la résultante d’une conception obstinément jacobine du territoire. L’Etat, pourtant propriétaire du réseau ferré national, refuse d’investir dans la modernisation ou le sauvetage des lignes dont le trafic est inférieur à un certain niveau. Or plus elles sont dégradées et leurs vitesses ralenties, plus leur attractivité s’érode. Parallèlement, l’Etat exige un retour dès cette année à l’équilibre financier de son gestionnaire d’infrastructure SNCF Réseau, ce qui augure de nouvelles mesures d’économies essentiellement aux dépens de lignes régionales. On redoute des mises à voie unique, par exemple pour la section Roanne-Saint-Germain-des-Fossés (une transversale de plus serait ainsi sacrifiée), la neutralisation de nouveaux tronçons, le report aux calendres grecques de réouvertures après fermetures pour travaux.
Rame régionale des CFF helvétiques à Montreux, sur la ligne de Lausanne à Brigue (191,5 km), en horaire cadencé. Pour compenser la contrainte de l'horaire imposé, inconvénient structurel du transport public par rapport au transport individuel, la fréquence et le libre choix de l'horaire de départ paraissent incontournables... ce que la réservation obligatoire vient heurter de plein fouet. ©RDS
Pour autant, des dépenses publiques pharaoniques sont réalisées en Ile-de-France. Le seul métro régional périphérique du Grand Paris Express (200 km de lignes nouvelles) en cours de finalisation, a vu son coût bondir de 22,6 à plus de 42 milliards d’euros en 2020 et probablement plus encore d’ici 2030. Cette seule dérive suffirait à restaurer l’ensemble des « petites » lignes régionales de France. Et à financer l’achat de suffisamment de rames neuves pour éviter d’imposer la réservation obligatoire sur les TER.
L’association « En Train » conclut : « A l'heure des mensonges et promesses assénés 24 h/24 par nos gouvernants, tout semble possible, la réservation obligatoire pourra s'avérer très pratique pour cacher une politique de transports désastreuse ou absente, très pratique aussi pour fermer l'accès du train à tous et toutes, marginaliser les personnes âgées, ceux sans internet ou ceux dégoûtés par la nouvelle complexité ».
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(1) Lien vers la pétition internet du réseau "En Train" :
https://www.mesopinions.com/petition/social/avionisation-ter-reservation-obligatoire/232344
(2) Lien vers la pétition internet d'ADULT :
https://www.change.org/p/non-a-la-reservation-obligatoire-dans-les-ter?source_location=psf_petitions