Investissements dans le réseau ferroviaire par habitant : la France reste bonne dernière
Les statistiques d’investissement dans l’infrastructure ferroviaire établis par l’association allemande Allianz Pro Schiene sont accablantes pour la France. Notre pays arrive dernier pour l’année 2023 sur les quatorze pays étudiés pour le montant d’investissements dans le réseau ferré par tête d’habitant. Et cette situation n’a rien d’un accident puisqu’elle se répète depuis des années, malgré une très lente et modeste amélioration. Pire : si l’on rapporte la faiblesse de ces investissements – en particulier pour le renouvellement – à la configuration générale du réseau, en étoile autour de Paris, on peut en déduire que les lignes de maillage et les lignes transversales sont en état de quasi-abandon par la puissance publique.
Derrière l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne
La France figure en dernière position avec 51 euros d’investissements par habitant, derrière l’Espagne et ses 70 euros ainsi que l’Italie avec 92 euros et l’Allemagne avec 115 euros. En tête du classement, on retrouve en troisième position l'Autriche avec 336 euros d’investissement par tête, la Suisse avec 477 euros et le Luxembourg avec 512 euros.
Certes leur forte densité de population joue en faveur des pays qui se situent en tête de classement. Mais il est troublant que la France, dont la densité de population pour sa partie métropolitaine s’élève à 119,8 habitants/km2, arrive derrière l’Espagne dont la densité de population n’est que de 95,23 habitants/km2 : la France, qui investit pour son réseau ferré 51 €/an et par habitant, passe derrière l’Espagne qui investit pour son réseau ferré 70 €/an et par habitant, soit 37 % de plus.
Investissements par tête d'habitant dans l'infrastructure ferroviaire, au niveau fédéral dans les pays fédéraux. Sont ainsi minorés les investissements globaux de ces derniers, les entités fédérées (Länder, cantons...) investissant aussi de leur côté. (Doc. Allianz pro Schiene)
L’Italie, avec 92 €/an/habitant investit 80 % plus par habitant que la France dans son réseau alors que sa densité de population est de 195 habitants/km2 soit supérieure de seulement de 38,4 %. Quant à l’Allemagne, avec 115 €/habitant/an, son investissement par habitant dépasse celui de la France de près de 56 % pour une densité de population de 237 habitants/km2, supérieure de 97,5 %.
Travaux interminables ou à répétition, neutralisations
En France, le nombre de suspension de trafic pour d’interminables travaux – ou à répétition - mais surtout de neutralisations, voire de fermetures témoigne de l’extrême pauvreté de l’investissement dans le réseau ferré hors grandes radiales tandis que l’Allemagne, malgré les difficultés de son exploitation ces dernières années, rétablit le service voyageurs sur plusieurs de ses lignes régionales naguère neutralisées.
Rappelons ici quelques exemples de neutralisations perpétrées durant les trois dernières décennies dans les seules trois régions du grand Sud-Est :
- Saint-Auban-Digne (1991, Provence-Alpes-Côte d’Azur)
- Lapeyrouse-Volvic (2007, Auvergne-Rhône-Alpes)
- Montluçon-Eygurande-Merlines (2008, Auvergne-Rhône-Alpes)
- Alès-Bessèges (2012, Occitanie, réouverture projetée)
- Montréjeau-Luchon (2014, Occitanie, réouverture projetée)
- Laqueuille-Ussel (2014, Auvergne-Rhône-Alpes et Nouvelle-Aquitaine)
- Montbrison puis Boën-Thiers (2016, Auvergne-Rhône-Alpes)
- Oyonnax-Saint-Claude (2017, Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté)
- Limoux-Quillan (2017, Occitanie, réouverture projetée)
- Rodez-Séverac-le-Château (2017, Occitanie, réouverture projetée)
On ajoutera le retranchement du réseau de la section Commentry-Moulins (2019, Auvergne-Rhône-Alpes), neutralisée dès 1972 hormis un court tronçon fret au nord.
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Aperçu de ce qui reste des voies de la gare de Souvigny (Allier), sur l'ancienne ligne Montluçon-Commentry-Moulins retranchée du réseau ferré national entre Commentry et Moulins en 2019. Un résidu de trafic de carrières avait été maintenu de Souvigny à Moulins. Il fut supprimé alors que des travaux de modernisation de la voie avait été entamés. On note la présence d'un coupon de voie neuf, à l'abandon. ©RDS
On ajoutera aussi la lenteur du renouvellement des voies sur des axes à fort potentiel régional et touristiques tels que Grenoble-Veynes, dont la partie sommitale reste très dégradée, Livron-Veynes, dont certaines sections (ouest de Die) restent ralenties, le report de l’électrification de la branche Tassin-Lozanne du Train-tram de l’Ouest lyonnais, etc…
Où sont les 100 milliards d’euros promis par Borne ?
La promesse émise en février 2023 par Elisabeth Borne, alors Premier ministre, d’investir 100 milliards d’euros dans le réseau ferroviaire français est pour l’instant restée une promesse dont on ne connaît pas encore la clé de financement - Etat, régions, autres collectivités ? - et dont les effets ne se sont pas concrétisés dans les statistiques de cette même année.
Il en résulte un vieillissement, de multiples limitations de vitesse, des plages travaux interminables ou des suspensions de circulation pour travaux à répétition.
Le réseau ferroviaire français est financé par les péages payés par les transporteurs ou les autorités organisatrices pour les TER et Francilien (régions) et les Intercités (Etat) ; les subventions publiques et spécifiques, bien trop limitées à ce jour ; et enfin l’emprunt.
La dernière place de la France dans le classement des investissements ferroviaires par habitant ne date pas de l'année 2023. Ci-dessus, le classement pour l'année 2021. On notera que la France est passée de 45€/habitant et par an en 2021 à 51€/habitant et par an en 2023. L'Espagne est passée de 56€ à 70€, l'Italie de 103€ à 92€, l'Allemagne de 124€ à 115€. (Doc. Allianz pro Schiene)
La contribution publique étant moindre en France par rapport à ses voisins, elle implique en premier lieu l’augmentation des péages, ce qui entraîne une pression à la hausse sur le prix des billets et des tarifs fret, handicap concurrentiel et obstacle à la concurrence. En second lieu, cela implique un recours accéléré à l’emprunt (endettement de SNCF Réseau) et la captation des bénéfices de SNCF Voyageurs par l’Etat unique actionnaire, limitant les capacités d’investissement de l’exploitant.
Ce manque d’investissement direct de la part de l’Etat dans un réseau qui lui appartient pourtant est le facteur-clé du vieillissement de l’infrastructure. Et ceci est aggravé par l’arbitrage historique de l’Etat français, plus jacobin qu’aucun autre en Europe occidentale, dans les lignes radiales aux dépends des lignes transversales, et dans le réseau de sa « région capitale » seule détentrice d’un RER, aux dépens des autres régions et métropoles et des liaisons entre elles hors transit par Paris. Le régime politique d’un pays s’illustre parfaitement dans la carte et la gestion de ses réseaux de transport.